132 - à quoi sert le cinéma (suite 2)

132 - à quoi sert le cinéma (suite 2)
Le père adoptif et le père adopté

Film étrange et émouvant, Wild Rovers, tourné par Blake Edwards en 1971, avec Karl Malden en propriétaire de ranch, William Holden et Ryan O'Neal en cow boys. C'est un film sur l'adoption. D'un côté, Malden a deux grands garçons d'une épouse dont on devine au détour d'une conversation à demi mots, qu'elle aussi a été fille de saloon et que l'aîné n'est pas de lui. De l'autre, un cow boy de 50 ans, qui a laissé au terme d'amours passagères, quelques enfants illégitimes derrière lui et qui se laisse séduire par un jeune de 25 ans qui le convainc de voler la banque. Il en fait son propre fils même si on peut dire que de manière paradoxale, c'est le jeune homme qui l'adopte. Après le vol de la banque, Malden ordonne à ses fils de les poursuivre, épreuve qui approfondira leur rivalité de manière définitive, tandis que le film devient le récit d'une véritable histoire d'amour entre le père et le fils adoptifs, parfaitement conscients que le vol de la banque n'avait d'autre raison d'être que de les lier à la vie et à la mort. La fin est digne d'une tragédie grecque – le western est sans doute ce que la modernité a produit de plus proche du théâtre antique – mais la scène centrale est un ballet d'une beauté époustouflante entre Holden qui dompte un étalon sauvage et O'Neal qui l'encourage en faisant des sauts périlleux dans la neige. Nous sommes loin de l'école mais nous sommes au c½ur de l'éducation : de la sauvagerie à la civilisation, de la vengeance à la justice, de l'égoïsme à la solidarité, un chemin est possible. Le western ne parle pas seulement du passé légendaire de l'ouest américain. Il est porteur d'une parole de résilience. Ce qui a été brisé, méprisé, humilié, dans la famille ou par la société, peut-être reconstruit. Il y aura toujours, parfois au prix de leur propre vie, des hommes et des femmes pour élever.
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# Posté le mercredi 14 mai 2008 19:49

131 - à quoi sert le cinéma (suite)

131 - à quoi sert le cinéma (suite)

One-eyed Jacks (1961), film insolite, le seul jamais réalisé par Marlon Brando. Brando y joue le rôle d'un gangster trahi par son ami, Karl Malden. Après cinq ans de bagne, il s'évade et retrouve Malden pour se venger. Entretemps Malden s'est racheté une vertu. Il est devenu shérif, a épousé une ancienne fille de saloon et adopté sa fille. Brando profite d'une fête villageoise pour séduire la jeune fille dans le seul but de déshonorer Malden. Vengeance de la vengeance, Malden profite d'une rixe au cours laquelle Brando a tué un homme qui persécutait une prostituée, pour l'arrêter et lui donner le fouet. C'est une passion christique. Brando est attaché en croix et cruellement fouetté par Malden. Il ne crie pas mais il s'affaisse lors des derniers coups de sorte qu'il a l'air crucifié. In fine, Malden lui brise la main avec la crosse de son fusil. Brando ne crie pas mais la foule crie à sa place. C'est le coup de grâce qui rappelle le coup de lance du centurion.

La présence récurrente de l'océan donne à ce western une atmosphère inédite. À commencer par la scène du matin quand la jeune Pina Pellicer entre habillée dans la mer pour y plonger un linge, à quoi l'on devine qu'elle vient de vivre sa première nuit d'amour. C'est aussi au bord de la mer qu'elle revient vers Brando, après sa flagellation, pour lui annoncer qu'elle attend un enfant de lui et qu'elle découvre la profondeur et les raisons de sa haine. Elle lui propose le bonheur, il lui répond :
- D'abord la vengeance. Je viendrai te chercher ensuite
- Et tu crois que je suivrai un meurtrier ?
- Ce n'est pas un meurtre, c'est un règlement de compte. Entre hommes
Elle prononce alors la phrase cardinale du film :
- Tu crois que tuer fera de toi un homme ? »
Et repart sans lui avoir parlé de l'enfant :
- Tu avais quelque chose à me dire ?
- Cela n'a plus d'importance.
La femme exige de l'homme humilié et blessé qu'il s'élève au dessus de l'esprit du talion pour devenir le père capable d'élever l'enfant qu'elle porte. Celle qui n'était séduite que pour être abandonnée, devient seule porteuse de la Loi. Cette petite Antigone siffle la fin de la récréation des garçons et les somme de grandir. Elle y arrivera.
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# Posté le mercredi 14 mai 2008 16:53

Modifié le mercredi 14 mai 2008 19:45

130 - Rencontre avec Catherine Jousselme

130 - Rencontre avec Catherine Jousselme
un peu d'air!

Elle est prof de pédopsychiatrie à Paris-XI et directrice d'un service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent. Elle publie un livre qui décoiffe : Ils recomposent, Je grandis (1). Parce que pendant que les parents se compliquent désespérément la vie, les gosses essayent d'échapper au naufrage. Heureusement, elle a de l'humour et honnêtement, il en faut.



MG: Vous osez le mot « famille décomposée », c'est rare.

Catherine Jousselme : Mais c'est la vérité. L'enfant, il vit ça. C'est comme la musique contemporaine. Un thème et puis tout-à-coup, pouf, ça part dans tous les sens. Et éventuellement ça se recompose après. Ou pas.

Mais vous, vous êtes fan de Jean-Jacques Goldman ?
C.J. : Oui. Je trouve que c'est un homme qui a des phrases justes. Par exemple, quand il dit que quelqu'un a dans le regard un doute qui le rend fréquentable. C'est le contraire de ce qu'on nous dit tout le temps, qu'il ne faut pas avoir de doutes. Il y a des gens qui sont épuisés par toutes ces injonctions paradoxales. Ceux qui ont les valises les plus chargées, ils ont du mal avec ça. Les êtres humains ont forcément des doutes. Pour avancer dans la vie, il faut autant de doutes que de certitudes.


Le mieux toujours ennemi du bien
C.J. : On nous demande beaucoup. On doit être parfaits. Les femmes, on leur demande d'être minces, jolies, une carrière extraordinaire, mère complètement mère, amante avec créativité, elle cuisine parce que si elle achète des plats préparés, l'enfant va être obèse. Faut être sacrément solide pour se dire que cet idéal est inatteignable et qu'on va juste essayer de faire au moins pire. Toute société centrée sur l'individu est une société plus exigeante. Beaucoup de parents ont du mal avec ça. Ils ont envie d'être parfaits et ils n'y arrivent pas.

Les pères aussi ?
C.J. : Les pères doivent ramener beaucoup d'argent. Faire du sport. On leur demande aussi d'être une mère parfaite. Il doivent adorer être à l'accouchement de leur femme. Materner bébé. Être dans la confusion des fonctions et des places. C'est idiot parce que les femmes et les hommes doivent être égaux en droit – on s'est battu pendant des siècles pour ça- mais pas être identiques. Un père et une mère, ça porte pas les bébés pareil, ça joue pas pareil, ça les change pas pareil. Les pères ont un lien charnel différent. Les mères, elles les ont portés, eux pas. Quand on allaite un bébé on retrouve des sensations qu'on a eues pendant la grossesse. Les pères doivent créer le lien, ils ne seront jamais pareils, ce qui ne veut pas dire qu'ils sont moins importants. Ils vont apprivoiser le bébé autrement. Être différents n'est pourtant pas être inférieurs. S'il y a tant de divorces, c'est aussi à cause de ça. Ces attentes exagérées.

Les femmes sont souvent à l'initiative des divorces
C.J. : Les situations sont très diverses. Le couple parfait qui ne sait pas être une famille. L'enfant arrive et la relation amoureuse n'est plus pensable. Il y a un qui se centre sur l'enfant. Souvent la mère, mais parfois le père. La mayonnaise n'a pas pris comme on pensait. Des choses de l'enfance qui se réactivent. Ou bien le choc des cultures. Quand on se connaît, on peut avoir des cultures différentes. Mais quand les enfants arrivent et qu'on va les élever, le choc est là. Si on n'arrive pas à faire des compromis, si les grands parents ne reconnaissent pas cette union, si les bonnes fées qui arrivent à la maternité pour authentifier la pièce se changent en fées carabosse, ça ne va pas mettre d'huile dans les rouages.


Leur donner de l'espace
C'est classique que les hommes doivent rappeler aux jeunes mères qu'elles sont aussi leur femme.
C.J. : C'est non seulement classique, mais c'est très positif pour l'enfant. La mère ne peut pas rester dans la sollicitude maternelle qui est la maladie des mères pendant les premières semaines. Elle est centrée sur l'enfant comme elle était centrée sur son ventre et elle anticipe tout ce dont il a besoin. Elle est complètement folle pendant un temps et c'est vachement bien parce que le bébé est complètement dépendant. Mais après, si ça continue, c'est catastrophique pour le bébé. Il n'a pas d'espace pour penser puisqu'il a toujours ce qu'il veut. Il va falloir le frustrer un peu, lui faire découvrir le principe de réalité sinon c'est un nirvana invivable. Le père est là pour rappeler ça et grâce à lui la mère va devenir « suffisamment bonne » plutôt que « toute bonne ». Le père aide la mère à entrer dans cette phase. Sinon, c'est difficile pour une mère de sortir de cette relation fusionnelle avec le bébé.

Vous dites que, dans tout ça, les recettes miracle n'existent pas.
C.J. : Décomposer une famille, la recomposer, c'est de la haute couture. Chaque cas est particulier. Il n'y a pas de recette. Par contre, il y a des balises de sécurité. Et l'une d'entre elles, c'est reconnaître que ce n'est pas facile pour l'enfant. Même s'il dit que pour lui c'est facile, on peut lui dire, ok tant mieux, mais ça peut arriver qu'un jour, tu trouves ça difficile.

Pour les enfants d'aujourd'hui, le divorce n'est-il pas devenu banal ?
C.J. : Dans une classe, y a forcément plein de copains qui ont des parents divorcés. Ils savent que ça peut arriver. Quand les parents se disputent, ils ont peur qu'ils divorcent parce que quoi qu'il arrive le divorce des parents, c'est difficile pour un enfant. Ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas le faire. C'est mieux de divorcer que de s'engueuler, se mépriser, se tromper etc. Mais pour les enfants, ça reste très douloureux d'accepter que les parents ne soient plus ensemble. On rencontre des adultes qui vous disent des années après que leurs parents aient divorcé qu'ils rêvent encore qu'ils sont ensemble. Si on prend cette décision difficile, il faut pouvoir dire aux enfants que c'est difficile et qu'ils en souffriront peut-être. Si on leur dit, c'est formidable, tout va bien, on ne s'engueule plus, c'est beaucoup mieux comme ça, on ne leur laisse pas d'espace.


Un enfant a le droit d'être un enfant
Ce journal a récemment fait état d'une étude récente qui révèle que les enfants d'aujourd'hui ont peur de tout.
C.J. : « C'est peu étonnant. Nous sommes dans une société de la surinformation de tout. On passe notre temps à dire aux enfants qu'il faut qu'ils se protègent. Dès l'école maternelle : attention ton corps est ton corps, si on te touche ... après évidemment ils ont peur qu'on les touche, même leur mère à la limite.

On les surprotège ?
C.J. : Ce n'est pas les surprotéger, c'est les exposer. Les protéger, c'est gérer les choses, nous. Ce n'est pas de lui dire à 4 ans, tu dois te protéger, il en est incapable le pauvre chéri, ça lui file des peurs. Ce sont nos angoisses que nous n'assumons pas et qu'implicitement, nous demandons aux enfants d'endosser et de se protéger eux-mêmes. C'est un peu pas du jeu. Avec cette conséquence : des parents qui trouvent que leurs enfants sont trop autonomes : il a dix ans et il est déjà ado. Il veut donner son avis sur tout. On les formate comme ça puis on leur demande de ne pas être comme ça. Ce n'est pas sain. Un enfant a le droit d'être un enfant, c'est son droit primordial. Et être un enfant c'est d'abord être protégé par ses parents. Et par la société en général. Ce n'est pas être informé de tout, de savoir la vérité sur tout, d'avoir des informations sans filtre sur tout, y compris sur la vie sexuelle des parents.


(1) : 289 pages, Robert Laffont, collection Réponses, 19¤.
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# Posté le mercredi 14 mai 2008 16:49

Modifié le mercredi 14 mai 2008 19:25

129 - la littérature engageante.

129 - la littérature engageante.
Depuis quelques temps, je projette d'écrire quelque chose, non sur la littérature engagée, mais sur la littérature engageante.

Voici ce que j'entends par littérature engageante.

Il y a dans le film Ray que Taylor Hackford a consacré à Ray Charles en 2004, une scène magnifique. Ray Charles vient de rencontrer Bee, qui sera sa femme. C'est le matin. Elle arrive en peignoir. Il est au piano en train de composer une chanson pour elle, qui deviendra un classique : I got a woman.

Avec cette chanson, Ray Charles fait pour la première fois dans l'histoire fusionner le gospel et le rythm'n blues. Et Bee a une réaction très violente. Elle lui demande d'arrêter. Pour elle, dans la tradition de la musique afro américaine, il y a une frontière infranchissable entre la musique sacrée et la musique profane. On ne mélange pas la musique d'église et la musique de bar. Les louanges au seigneur et les chansons d'amour pour les femmes.

Quand elle entend cette chanson, Bee est devant un choix. Ou elle doit la rejeter, bien qu'elle soit écrite pour elle, et quelle femme ne serait pas heureuse d'avoir inspiré une telle chanson ? Ou elle doit changer sa vision du monde. Elle doit élargir son monde. Le voir autrement. Le réorgarniser. Accepter qu'il y a de l'amour profane dans le sacré et du sacré dans l'amour profane.

La chanson n'a rien d'engagé. C'est une banale chanson d'amour. Mais elle bouleverse les convictions de ceux et celles qui l'écoutent. C'est une chanson qui fait bouger vos frontières. Voilà ce que j'appelle la littérature engageante. Ou vous arrêtez la lecture, vous refusez l'expérience, vous campez sur vos positions. Ou vous n'êtes plus le même homme une fois le livre refermé. L'artiste vous propose une épreuve. Si vous la traversez, vous êtes autre.
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# Posté le dimanche 20 avril 2008 04:25

Modifié le lundi 21 avril 2008 02:23

128 - la nostalgie

128 - la nostalgie
J'ai pensé récemment organiser un débat entre Willy Decourty qui vient d'écrire un livre sur mai 68 à l'ULB et Paul Goossens qui a été l'un des leaders de Leuven 68.

Mon ami Lukas Vandertaelen (le Théâtre de Namur joue en ce moment sa pièce Marina qui raconte son premier amour lycéen grâce à Herman De Croo qui a été le ministre de la mixité dans les écoles secondaires et qui est évidemment venu se marrer à la première) m'a donné le téléphone de Goossens. Mais Paul m'a envoyé balader: "je n'aime pas la nostagie". Je n'ai pu que le remercier parce que moi non plus. Mais j'aime l'Histoire.

J'espère qu'on aura une autre occasion de se dire qu'on est d'accord. C'est pas toujours facile de se parler entre mecs.
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# Posté le vendredi 18 avril 2008 18:47

Modifié le mercredi 14 mai 2008 19:30