un peu d'air!
Elle est prof de pédopsychiatrie à Paris-XI et directrice d'un service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent. Elle publie un livre qui décoiffe : Ils recomposent, Je grandis (1). Parce que pendant que les parents se compliquent désespérément la vie, les gosses essayent d'échapper au naufrage. Heureusement, elle a de l'humour et honnêtement, il en faut.
MG: Vous osez le mot « famille décomposée », c'est rare.
Catherine Jousselme : Mais c'est la vérité. L'enfant, il vit ça. C'est comme la musique contemporaine. Un thème et puis tout-à-coup, pouf, ça part dans tous les sens. Et éventuellement ça se recompose après. Ou pas.
Mais vous, vous êtes fan de Jean-Jacques Goldman ?
C.J. : Oui. Je trouve que c'est un homme qui a des phrases justes. Par exemple, quand il dit que quelqu'un a dans le regard un doute qui le rend fréquentable. C'est le contraire de ce qu'on nous dit tout le temps, qu'il ne faut pas avoir de doutes. Il y a des gens qui sont épuisés par toutes ces injonctions paradoxales. Ceux qui ont les valises les plus chargées, ils ont du mal avec ça. Les êtres humains ont forcément des doutes. Pour avancer dans la vie, il faut autant de doutes que de certitudes.
Le mieux toujours ennemi du bien
C.J. : On nous demande beaucoup. On doit être parfaits. Les femmes, on leur demande d'être minces, jolies, une carrière extraordinaire, mère complètement mère, amante avec créativité, elle cuisine parce que si elle achète des plats préparés, l'enfant va être obèse. Faut être sacrément solide pour se dire que cet idéal est inatteignable et qu'on va juste essayer de faire au moins pire. Toute société centrée sur l'individu est une société plus exigeante. Beaucoup de parents ont du mal avec ça. Ils ont envie d'être parfaits et ils n'y arrivent pas.
Les pères aussi ?
C.J. : Les pères doivent ramener beaucoup d'argent. Faire du sport. On leur demande aussi d'être une mère parfaite. Il doivent adorer être à l'accouchement de leur femme. Materner bébé. Être dans la confusion des fonctions et des places. C'est idiot parce que les femmes et les hommes doivent être égaux en droit – on s'est battu pendant des siècles pour ça- mais pas être identiques. Un père et une mère, ça porte pas les bébés pareil, ça joue pas pareil, ça les change pas pareil. Les pères ont un lien charnel différent. Les mères, elles les ont portés, eux pas. Quand on allaite un bébé on retrouve des sensations qu'on a eues pendant la grossesse. Les pères doivent créer le lien, ils ne seront jamais pareils, ce qui ne veut pas dire qu'ils sont moins importants. Ils vont apprivoiser le bébé autrement. Être différents n'est pourtant pas être inférieurs. S'il y a tant de divorces, c'est aussi à cause de ça. Ces attentes exagérées.
Les femmes sont souvent à l'initiative des divorces
C.J. : Les situations sont très diverses. Le couple parfait qui ne sait pas être une famille. L'enfant arrive et la relation amoureuse n'est plus pensable. Il y a un qui se centre sur l'enfant. Souvent la mère, mais parfois le père. La mayonnaise n'a pas pris comme on pensait. Des choses de l'enfance qui se réactivent. Ou bien le choc des cultures. Quand on se connaît, on peut avoir des cultures différentes. Mais quand les enfants arrivent et qu'on va les élever, le choc est là. Si on n'arrive pas à faire des compromis, si les grands parents ne reconnaissent pas cette union, si les bonnes fées qui arrivent à la maternité pour authentifier la pièce se changent en fées carabosse, ça ne va pas mettre d'huile dans les rouages.
Leur donner de l'espace
C'est classique que les hommes doivent rappeler aux jeunes mères qu'elles sont aussi leur femme.
C.J. : C'est non seulement classique, mais c'est très positif pour l'enfant. La mère ne peut pas rester dans la sollicitude maternelle qui est la maladie des mères pendant les premières semaines. Elle est centrée sur l'enfant comme elle était centrée sur son ventre et elle anticipe tout ce dont il a besoin. Elle est complètement folle pendant un temps et c'est vachement bien parce que le bébé est complètement dépendant. Mais après, si ça continue, c'est catastrophique pour le bébé. Il n'a pas d'espace pour penser puisqu'il a toujours ce qu'il veut. Il va falloir le frustrer un peu, lui faire découvrir le principe de réalité sinon c'est un nirvana invivable. Le père est là pour rappeler ça et grâce à lui la mère va devenir « suffisamment bonne » plutôt que « toute bonne ». Le père aide la mère à entrer dans cette phase. Sinon, c'est difficile pour une mère de sortir de cette relation fusionnelle avec le bébé.
Vous dites que, dans tout ça, les recettes miracle n'existent pas.
C.J. : Décomposer une famille, la recomposer, c'est de la haute couture. Chaque cas est particulier. Il n'y a pas de recette. Par contre, il y a des balises de sécurité. Et l'une d'entre elles, c'est reconnaître que ce n'est pas facile pour l'enfant. Même s'il dit que pour lui c'est facile, on peut lui dire, ok tant mieux, mais ça peut arriver qu'un jour, tu trouves ça difficile.
Pour les enfants d'aujourd'hui, le divorce n'est-il pas devenu banal ?
C.J. : Dans une classe, y a forcément plein de copains qui ont des parents divorcés. Ils savent que ça peut arriver. Quand les parents se disputent, ils ont peur qu'ils divorcent parce que quoi qu'il arrive le divorce des parents, c'est difficile pour un enfant. Ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas le faire. C'est mieux de divorcer que de s'engueuler, se mépriser, se tromper etc. Mais pour les enfants, ça reste très douloureux d'accepter que les parents ne soient plus ensemble. On rencontre des adultes qui vous disent des années après que leurs parents aient divorcé qu'ils rêvent encore qu'ils sont ensemble. Si on prend cette décision difficile, il faut pouvoir dire aux enfants que c'est difficile et qu'ils en souffriront peut-être. Si on leur dit, c'est formidable, tout va bien, on ne s'engueule plus, c'est beaucoup mieux comme ça, on ne leur laisse pas d'espace.
Un enfant a le droit d'être un enfant
Ce journal a récemment fait état d'une étude récente qui révèle que les enfants d'aujourd'hui ont peur de tout.
C.J. : « C'est peu étonnant. Nous sommes dans une société de la surinformation de tout. On passe notre temps à dire aux enfants qu'il faut qu'ils se protègent. Dès l'école maternelle : attention ton corps est ton corps, si on te touche ... après évidemment ils ont peur qu'on les touche, même leur mère à la limite.
On les surprotège ?
C.J. : Ce n'est pas les surprotéger, c'est les exposer. Les protéger, c'est gérer les choses, nous. Ce n'est pas de lui dire à 4 ans, tu dois te protéger, il en est incapable le pauvre chéri, ça lui file des peurs. Ce sont nos angoisses que nous n'assumons pas et qu'implicitement, nous demandons aux enfants d'endosser et de se protéger eux-mêmes. C'est un peu pas du jeu. Avec cette conséquence : des parents qui trouvent que leurs enfants sont trop autonomes : il a dix ans et il est déjà ado. Il veut donner son avis sur tout. On les formate comme ça puis on leur demande de ne pas être comme ça. Ce n'est pas sain. Un enfant a le droit d'être un enfant, c'est son droit primordial. Et être un enfant c'est d'abord être protégé par ses parents. Et par la société en général. Ce n'est pas être informé de tout, de savoir la vérité sur tout, d'avoir des informations sans filtre sur tout, y compris sur la vie sexuelle des parents.
(1) : 289 pages, Robert Laffont, collection Réponses, 19¤.