La parentalité fait-elle partie de la citoyenneté ? C'est un point de vue audacieux que de l'affirmer. Longtemps, la famille a été perçue comme la cellule de base de la société. Se marier, engendrer, éduquer, faire famille, c'était très évidemment civique, c'était vivre dans et pour la société. Les filles de joie, les adultères, les homosexuels, les divorcés étaient au ban de cette société dont ils ne respectaient pas les règles. Qu'ils perturbaient au lieu de la reproduire. Aujourd'hui, la famille reste une valeur majeure mais c'est une valeur refuge. On vient s'y abriter d'une société chaotique, en perpétuel changement, dont personne ne peut dire ce qu'elle sera demain, ce que manifestent, avec un indéniable talent, des dirigeants d'autant plus agités qu'incapables de maîtriser le cours des choses. La famille actuelle est asociale même si nous croyons que c'est la société qui est devenue asociale et que la famille est pour chacun de nous le seul fragment de société qui nous reste. Peu importe car la famille se révèle évidemment un refuge illusoire. Elle n'échappe nullement au mouvement qui nous emporte. En 40 ans, elle s'est totalement transformée, essentiellement par le fait, sans précédent historique, de la libération des femmes. La révolution sexuelle, mise en ½uvre par la génération 68, a bouleversé, de fond en comble, le droit familial. La famille, autrefois cadenassée et donc protégée, dans le cercle fermé des devoirs, est aujourd'hui ouverte à tous les vents, dominée par l'amour et le désir, chevaux indomptables et révolutionnaires, réfractaires à tout lien social. Le « Jouir sans entrave » est par définition anarchiste. Le beau principe du « consentement mutuel » qui gouverne désormais toute rencontre, toute relation et toute rupture y compris le divorce, implique le retrait définitif de la société et de l'Etat dans le corps à corps d'individus pour la première fois libres d'aller et venir à leur guise. Plus aucun compas n'indique le nord. On tente de se consoler en magnifiant les familles recomposées sans oser penser que toute recomposition suppose une décomposition préalable dont témoigne la croissance exponentielle des « ménages d'une personne » et des « familles mono parentales ».
Ainsi, mine de rien, la famille, noyau stable et régulateur, est devenue une question sociale explosive. Les parents, aujourd'hui, sont au c½ur des changements de société. En moins d'une génération, la vie des femmes s'est davantage transformée qu'en deux mille ans. Leurs hommes font comme ils peuvent avec cette mutation à laquelle ils ont dit un oui sans réserve car ils ne renonceront pas au bonheur inédit d'être aimés par des femmes libres, même si, libres, les femmes exigent d'eux, plus que jamais, tout et son contraire. Les manières de construire une famille se sont multipliées comme un feu d'artifices. Les amours sont plus libres mais les personnes seules plus nombreuses. Les grands parents restent jeunes mais vivent de plus en plus vieux. Les enfants sont adultes plus tôt mais restent enfants plus tard. Leur éducation, leur place dans la société, le rôle de l'école ont été mis sans dessus dessous. Les révolutions techniques se succèdent à une allure folle. L'argent, le logement, la mobilité, l'alimentation, la santé, le travail, le monde : tout change de plus en plus vite. Il est révolu le temps où être maman, c'était faire comme sa maman, et être père, faire comme son père. Les parents d'aujourd'hui doivent faire des choix et se posent des questions qui ne se posaient pas à leurs parents. Nous avons voulu la liberté ; nous l'avons. Les amarres ont été larguées. Il suffisait de se conformer ; c'est derrière nous. À présent, il nous faut inventer une famille qui n'est plus gouvernée par les églises et si peu par l'Etat. Nous sommes les ministres de nous-mêmes. Nos enfants seront seuls juges. Ils corrigeront.