Quand j'étais à l'école primaire, Gérard valet animait déjà les petits matins du premier programme radio de ce qui s'appelait alors l'INR. Animer, c'est le mot exact. Car c'est de cette époque, celle de l'expo 58, que date la radio d'animation. Je n'entends plus bien ce qu'était la radio du matin avant Gérard sinon les une-deux-trois-quatre des émissions de gymnastique, les voix graves et ampoulées de la régie, les communiqués colombophiles, les « veuillez écouter à présent, dans le cadre de nos programmes de musique légère ... ».
Le Musique au Petit Déjeuner de Gérard valet s'est imposé comme une évidence.
Honnêtement, je ne crois pas l'avoir jamais écouté avec le même enthousiasme que les radios pirates de la Mer du Nord ou certaines émissions d'Europe 1. Simplement à cette heure-là, celle des toasts à la marmelade d'orange, des cornflakes et du premier thé de la journée, je n'aurais pas écouté autre chose. Il était en harmonie. Il y eut même des chocs, comme ce matin de 1967 où Gérard annonça simplement une nouvelle chanson des Beatles. Elle commençait banalement par « I read the news today, oh boy » sur une mélodie sympathique. Mais soudain un mur de son s'élevait qui suspendait le temps. La chanson s'appelait A day in the life et quand elle fut finie, on savait qu'on n'écouterait plus jamais une chanson de la même façon. Valet sentait très bien ces choses et n'avait peur de rien. Mais enfin, des années plus tard, quand je conduisais mes propres enfants à la crèche, que j'avais déjà quitté moi-même les studios de la RTB depuis longtemps, Gérard était toujours là. Lui qui aimait ce métier d'une inextinguible passion, il s'ennuyait. Sa tristesse me paraissait immense. Souvent, au cours de ces vingt années, il avait demandé à pouvoir à faire autre chose. Toujours on lui avait répondu qu'il était une institution. Il trouva heureusement du bonheur à l'extérieur, notamment avec Henri Roanne, esprit d'une liberté peu commune.
Valet partit au tournant des années 80. Parmi les amoureux de la radio, trop peu, me semble-t-il ont apprécié à sa juste valeur le travail de Jacques Mercier, quand il reprit Musique au Petit déjeuner. En moins d'un an, il avait gagné sur deux points essentiels. Premièrement, il avait considérablement élargi la programmation en l'ouvrant lentement mais sûrement à la nouvelle chanson, aux musiques anglo-saxonnes et latino-américaines. Deuxièmement, il avait réussi ce que Valet n'avait pu faire, ou s'était refusé à faire, quand, au début des années 70, le journal parlé éclata en de multiples rendez-vous, plus ou moins longs, échelonnés tout au long de son émission : un billet sportif, un édito, l'info commentée par un invité, la revue de presse, le point de l'actualité, la météo, l'info boursière, etc. Jusque là, il y avait eu une émission et un journal parlé. À présent, il restait de ci, de là, entre deux moments d'info, quelques minutes à remplir. Valet n'a jamais admis ce qu'il considérait comme une amputation, une ridicule limitation de son travail. Mercier, lui, réussit à donner l'impression que les multiples rendez-vous de l'info faisaient partie de son émission, qu'ils en étaient des séquences au même tire qu'un disque ou un jeu. L'idée clé fut d'organiser l'émission comme une succession de rendez-vous : qui chante ? le disque avant l'école... De sorte que l'animateur n'était pas le bouche trou de l'information mais le maître horloger d'une succession ininterrompue de moments attendus, tantôt sérieux, tantôt légers, donnant le sentiment d'une variété, d'une abondance, d'une infinie vitalité.
Le risque était bien sûr de donner à l'ensemble un caractère trop rigide, trop structuré, trop répétitif. Mais Jacques a développé un art éblouissant de l'erreur calculée, du lapsus, des rires impromptus, de milles petites fautes qui lui donnaient un air de totale spontanéité, pourtant parfaitement maîtrisés, dont la correction, la reprise, la ponctuation, étaient à chaque fois un clin d'½il et une performance, une petite merveille de rhétorique radiophonique. Il avait la parfaite maîtrise d'un danseur qui semble trébucher mais dont on devine, à voir la naturelle aisance de son retour à l'équilibre, que le faux pas était un artifice de la chorégraphie. Il rétablissait ainsi les équilibres de l'émission : face à l'immuable succession des séquences, l'imprévisible de ses interventions ; face à la gravité, à la lourdeur des news, sa légèreté, l'insignifiance voulue de son propos, son rire. C'était du travail d'artiste.
Il échoua quand Jean Paul Andret partit pour RTL et que Bruxelles 21 cessa de diffuser Mireille Mathieu et des airs d'opérette. La RTBF avait désormais sa boîte à rythmes anglo saxons pour réveiller les jeunes et la Première allait se repositionner deuxième âge. On ne dira jamais assez quelle erreur stratégique fatale a été la création de Radio 21. Le lancement d'une radio « jeune » vingt ans après Radio Caroline et Formule J, c'est-à-dire vingt ans trop tard, au moment même où le conflit de génération cessait d'être socialement structurant, forçait la chaîne principale, dont la vocation était de réunir l'ensemble des auditeurs, à vieillir artificiellement son ton et sa programmation. Elle n'avait plus à se rajeunir, elle était désormais la radio des vieux. C'était la brêche qui allait permettre à l'info du matin de réaliser son vieux rêve : éliminer l'animation et occuper tout le terrain. Le journal devint continu de 08:00 à 08:30. L'émission était ainsi définitivement privée de la possibilité de devenir un tout englobant et unifiant. C'était son arrêt de mort annoncé. Mercier chercha quelques vaines parades : chanson belge et séquence de poésie. Il céda la place à une Martine Matagne bien incapable de rajeunir ce que tout le monde s'ingéniait à vieillir. Jacques en profita pour réaliser son projet, déjà caressé au début des années 70, d'une émission centrée sur le rire et fit du Jeu des Dictionnaires sa brillante deuxième jeunesse.
21, la radio des jeunes, ne mit que quelques années à devenir la radio des jeunes vieux, au point qu'il fallut la scinder en une nostalgique de la jeunesse perdue et une encore Purement jeune.
Quant à l'info, elle règne aujourd'hui en maître absolu sur les matinales d'une Première depuis longtemps désertée par la majorité de son public. On n'y entend plus en guise de musique que le Brel et le Brassens de l'invité politique du jour. Ce n'est pas toujours sans talent bien sûr, mais tout le monde semble avoir oublié l'essentiel : la radio, c'est de la musique qui informe et de l'info qui chante.