152 - Rencontre avec Robert Ménard

152 - Rencontre avec Robert Ménard
Robert Ménard : la liberté et rien d'autre

Nom : Robert Ménard. Profession : Reporter sans frontière. Caractéristique : grande gueule. Activités actuelles : publie un livre sur la campagne mondiale qu'il a menée contre les Jeux Olympiques de Pékin, quitte Reporter sans Frontière, critique sévèrement la presse, veut rajeunir la Déclaration universelle des Droits de l'Homme et travaille désormais pour l'Emir du Quatar. En résumé: il était fou, il l'est toujours. Nom de cette folie : liberté.

À l'occasion des jeux olympiques de l'été 2008, Reporters sans frontières a été en première ligne dans la bataille pour les droits de l'Homme en Chine. Et maintenant ?

Cette campagne a été un tsunami. RSF est sorti de son rôle traditionnel. Nous ne nous sommes pas du tout limités à la liberté de la presse en Chine. Nous sommes devenus les porte parole de toute l'opposition aux Jeux Olympiques de Pékin. Le principal problème aujourd'hui c'est de savoir si le fleuve retourne dans son lit ou s'il faut inventer autre chose, rebondir. Le monde a tellement changé mais les organisations de défense des droits de l'homme ont tellement peu changé. La campagne contre les J.O. a montré ce décalage. Amnesty par exemple n'en a pas pris la mesure. Je le dis avec tendresse pour eux, j'en fais partie, je les connais bien. Mais ils parlent une novlangue. Figée comme celle des politiques. Il faut revoir le lien avec les politiques, tenir compte du changement des médias.

Une maladie ronge la presse : internet
C'est une des surprises de votre livre. Voilà un homme qui défend les journalistes depuis plus de 20 ans et qui, après cette campagne Chine 2008, écrit un livre hyper critique envers la presse.
Au moins moi, je peux le dire, on ne peut pas me reprocher de ne pas défendre la presse. Mais, bon, c'est un métier qui consiste à vérifier l'information, à aller voir les gens, à comprendre le contexte. Or il y a une maladie qui ronge désormais cette profession : elle court après internet. Je suis sidéré par l'approximation, la fainéantise de ce journalisme qui googlelise l'information. Le traitement de l'affaire chinoise a manifesté cela à la puissance 10. On voit des choses inouïes. Des journalistes qui écrivent des choses dans leur journal et puis d'autres choses sur leur blog. Et au fond, c'est quoi ? L'info dont on est sûr est dans le journal et l'à peu près est sur le blog. Le non vérifié. Le flou. La rumeur.

Un journalisme qui relaie et amplifie les rumeurs, ça a toujours existé, non ?
Que des rumeurs existent, que des gens les fassent circuler, c'est vieux comme le monde. Le problème c'est quand les médias sérieux reproduisent le processus. Si un journaliste de France Télévision, responsable d'un magasine d'investigation, vous dit Je l'ai lu sur internet et donc c'est vrai, vous vous dites qu'il a perdu la raison. Ce culte de l'internet conduit à un journalisme de l'à peu près. Internet ne peut pas devenir la seule source d'information. La seule source de vérification. En France, un citoyen sur deux ne croit pas les journalistes. On a un problème de crédibilité. Avec des trucs comme ça, ça va continuer. Les Etats Généraux de la Presse, c'est à tomber à la renverse. Pour les journalistes, la faute est au rédacteur en chef. Pour les rédacteurs en chef, la faute est aux patrons. Pour les patrons, la faute est à l'Etat. Et ce débat a lieu sans le public. Comme si en 1789, on avait fait les Etats Généraux avec la noblesse et le clergé, mais sans le Tiers Etat. On fait quand même de la presse pour les gens. Il n'y a en a pas un seul pour s'en préoccuper. D'ailleurs s'ils ne nous croient pas, c'est des cons. Et s'ils n'achètent pas nos journaux, c'est parce qu'ils n'ont pas reconnu notre génie.

Vous avez aussi des mots très durs pour des journalistes d'extrême gauche comme Serge Halimi ou Michel Collon.
Ça c'est une vision complotiste du monde. Au service de régimes indéfendables. Rien compris, rien appris. La délation à longueur de temps. Ils ne vérifient que ce qu'ils pensent déjà. Ils n'écoutent aucun argument. C'est tellement rassurant que le monde soit manipulé et qu'il y ait des gens qui tirent les ficelles. C'est ce qu'on a envie d'entendre. C'est tellement plus rassurant de se dire qu'il y a quelqu'un qui est responsable de tout plutôt que d' accepter que c'est nous tous qui faisons en sorte que le système soit comme ça.

Défendre la presse du sud à partir du sud
Vous quittez RSF. Qu'allez-vous faire ?
Je lance un centre pour la liberté de l'information à Doha au Quatar, parrainé par Cheikha Moza, l'épouse de l'Emir. Une fondation qui assiste les journalistes et réfléchit au gouffre béant qui sépare les opinions publiques arabes et occidentales. Le pari, la gageure, c'est de le faire dans un pays qui est loin d'être un modèle dans le domaine de la démocratie et des droits de l'homme. Il s'agit de créer une organisation rigoureuse et intransigeante sur les droits de l'homme à partir d'un pays du sud. Or jusqu'ici, il n'existe pas une seule organisation de défense de la liberté de la presse qui ne soit installée en occident. Tous les droits de l'Homme sont nés ici, pour des raisons historiques, et le challenge, c'est : est-ce possible ailleurs ?

Concrètement ?
En trois mois, nous avons aidé près de 140 journalistes dans le monde entier. Ça va de frais d'avocat à l'aide à la presse haïtienne qui a besoin de se reconstruire après les désastres des ouragans de ces derniers mois, à Djibouti une petite agence de presse faite par des Somaliens, en Ethiopie une radio un peu plus indépendante que les autres avec une rédaction d'une douzaine de journalistes. Bref, nous voulons aider des expériences prometteuses, essayer de dénoncer des atteintes au droit de la presse à partir du monde arabe.

La Déclaration des droits de l'Homme a 60 ans. A rajeunir !
Quelles sont les premières leçons que vous tirez de cette nouvelle expérience ?
Récemment, à l'occasion d'un dîner, Cheika Moza me reparle de l'affaire des caricatures. Vous trouvez, me dit-elle, que nous avons tort de demander que l'islam, la religion en général, soient à l'abri de la satire, de la moquerie. Je réponds : oui. Elle me dit : bon mais pour l'holocauste, en Europe, la satire est interdite. Donc si je comprends bien vos interdits sont acceptables, les nôtres ne le sont pas. Un peu plus tard dans la même conversation, nous parlons de Sarkozy. Elle me dit que son mari, lui, n'est pas élu et qu'il n'est pas soumis aux mêmes pressions. Je réponds que je préfère que les dirigeants soient élus. Elle sourit : sauf à Gaza quand c'est le Hamas qui gagne les élections. Là, vous les aimez moins les élections. Voilà, ce sont de vraies questions et nous ne pouvons pas répondre à chaque fois de manière catéchistique : universalité des droits de l'Homme. Dans ces pays, on vous répond toujours que les Droits de l'homme, c'est une invention des occidentaux. Il faut cesser de fétichiser le texte de la Déclaration. Le monde a changé en 60 ans. Il faut distinguer d'une part quelques valeurs et d'autre part les formes que la démocratie peut prendre selon les pays. Tout ne peut pas s'appliquer partout de la même façon.


Robert Ménard, Des libertés et autres chinoiseries. De Reporters Sans frontières au JO de Pékin, Paris, Robert Laffont, 2008, 150 pp. 17¤.

# Posté le dimanche 07 décembre 2008 20:27

151 - Solidarité


Quand je suis parti de la maison, nous avons trouvé, ma copine et moi, un appartement dans un quartier plutôt agréable. L'accueil ne fut pas mauvais. La proprio regardait les jeunes envahir sa maison avec un air plutôt bonhomme. Pour quelques aménagements, je fis appel au menuisier qui avait son atelier dans la rue. C'était un homme curieux de tout, peintre à ses heures, dont la famille habitait la maison depuis plusieurs générations. Nous discutions des heures de la libération sexuelle qui troublait un peu son fond de culture chrétienne. Il avait trois filles et quelques années plus tard, l'une d'entre elles devint notre médecin de famille.

Mais, en vérité, le quartier ne nous avait pas encore adoptés. Nous étions en période d'observation. La garagiste qui réparait notre vieille 4L nous offrait volontiers une bière, le marchand de journaux me tutoyait. Mais le flic de quartier voulait savoir qui « vivait » avec qui dans la maison, malgré mon obstination à lui dire que cela ne le regardait pas. La pharmacienne regardait d'un air un peu sévère les prescriptions trop fréquentes d'antibiotiques. A la superette, les voisins disaient moins bonjour qu'ils ne cherchaient à deviner quelles intentions, éventuellement mauvaises, cachait notre apparente désinvolture. Des intentions, à vrai dire, nous n'en avions pas. Nos amis avaient colonisé un à un les appartements de l'immeuble. Des couples se faisaient et se défaisaient au gré des fêtes et des voyages. Ma copine partit dans un autre quartier avec un autre garçon. Une nouvelle copine vint passer une nuit, se trouva bien et resta. Un an plus tard, son ventre s'arrondit. C'est alors que prit fin la période d'observation. Un soir, alors que je payais des tagliatelles vertes et une bouteille de gros rouge à la caisse de la superette, une dame du quartier qui ne m'avait jamais adressé la parole, me demanda avec un grand sourire: c'est pour quand ?

A dater de cet instant, je fis partie de la tribu. No enfants iraient dans les mêmes crèches, les mêmes plaines de jeux, les mêmes écoles. Je parlerais biberons avec la fille de la voisine à la consultation ONE. Elle inviterait mon garçon aux anniversaires. Quand je reviendrais le chercher, elle m'inviterait ne pas attendre dans la rue mais à prendre un morceau de tarte et un café. Il y aurait de la playstation avec le fils de celui-ci et le fils de celui-là. Et des amis qui restent dormir. Et des coups de téléphone et de menus services. Et plus tard, des premiers baisers et des GSM soudain « sans crédit » ou « sans batterie ». Sans m'en rendre compte, j'avais quitté la tribu toujours étrangère, toujours inquiétante, des jeunes et j'étais entré dans celle des parents. Je ferais désormais partie d'un quartier, j'aurais des attaches, il y aurait autour de moi un cercle de solidarité, une sorte de compagnonnage. Le flic de quartier saurait qui vivrait avec qui et ne sonnerait plus chez moi le soir. Mon ami menuisier ne parlerait plus de la libération sexuelle mais du prochain mariage de son aînée.

Ce sentiment diffus d'appartenance qui ne demande qu'à devenir de la solidarité, on l'a par exemple retrouvé dans les files du décret Aréna devant les athénées. Des parents, ça a toujours des choses à se dire, des conseils à se donner, des souvenirs à partager parce que les gosses, ça crée du lien. Il suffit d'un voyage scolaire, d'un accident dans la rue, d'un gamin qui a fait une bêtise et tout le monde se parle. Des femmes qui se gardent les enfants, des types qui prêtent une camionnette ou donnent un coup de main pour porter un truc lourd, un commerçant qui fait crédit à la mère désormais seule, le médecin qui dit vous paierez la prochaine fois pour ne pas vexer, ça a toujours existé. Et quoi qu'on dise sur l'égoïsme de la société d'aujourd'hui, ça existe toujours.

Pourquoi j'en parle ? Oh comme ça. Parce que ces jours-ci, pas mal de gens ont perdu leurs économies. Souvent les vieux parents. Ils n'emmèneront peut-être pas les enfants à la mer l'été prochain. Peut-être même qu'il faudra penser à les aider. Parce qu'à l'école, le père d'un des gamins est sidérurgiste et vient d'être mis au chômage technique pour plusieurs mois. Parce les gens ne savent pas de quoi demain sera fait, alors ils achètent moins de voitures et d'écrans plats, ils vont moins au restaurant. Et qu'alors les temps deviennent durs pour les gens qui vivent du commerce des voitures ou des écrans plats ou qui travaillent dans les restaurants. Et qu'alors tous ces petits gestes, ces petits soutiens qui font partie de nos habitudes, auxquels on ne pense pas vraiment, prennent soudain une importance particulière. Qu'alors ces associations, ces Ligues des familles, ces comités de parents, ces comités de quartier, deviennent l'indispensable ciment dont nous avons besoin pour nous soutenir mutuellement et traverser la tempête avec un minimum de casse. J'en parle parce que dans ces moments difficiles, les petites choses qu'on fait sans y penser ne suffisent pas toujours et qu'il devient nécessaire d'en parler, de s'organiser, d'agir avec un peu plus de volonté, de cette bonne volonté dont la plupart d'entre nous disposent sans trop de limites. J'en parle parce ce c'est ce que j'ai retenu de cette époque déjà lointaine où j'allais devenir père. Le flic du quartier n'était pas voyeur, il voulait seulement savoir si aucun de ces jeunes n'était, d'une manière ou d'une autre, en difficulté. Mon menuisier, n'était pas seulement inquiet de la révolution sexuelle, il voulait intégrer les jeunes à la communauté. Ils n'appelaient pas cela comme cela, parce que c'est un grand mot et que, les grands mots, c'était pas leur truc, mais c'est cela qu'ils m'ont appris : la solidarité.
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# Posté le dimanche 30 novembre 2008 15:56

150 - Les parents et l'école : un divorce programmé

150 - Les parents et l‘école : un divorce programmé


C'est l'article d'un ancien prof de maths intitulé L'image, le langage et l'école . Thèse centrale : la télévision développe chez les enfants un rapport au monde qui les rend résistants à la culture scolaire, à l'usage de l'écrit, du langage et de l'argumentation. Elle a un immense pouvoir de « déséducation », qui limite la mémorisation, va à l'encontre des savoirs institués et du travail intellectuel, élargit certes le champ des connaissances mais dans la désinvolture et la facilité ...

Même si tout, dans cette litanie, n'est pas faux, la perspective est fondamentalement anachronique. Oui, les enfants d'aujourd'hui peinent à se concentrer, à raisonner, à argumenter, à mémoriser. Mais la télévision a bon dos. Comme si, avant la télévision, tous les enfants, dûment préparés par le saut à la corde, la marelle et les batailles de terrains vagues, se soumettaient aisément à la discipline scolaire. Et l'expression de désolation « Ils ne lisent plus », suppose qu'autrefois, ils lisaient. Allons donc ! Il y a aujourd'hui dans les écoles secondaires et l'enseignement supérieur un immense pourcentage d'enfants qui ne dépassaient pas autrefois l'école primaire et qui n'accédaient qu'aux usages minimaux de la lecture, de l'écriture et du calcul. Ils connaissaient par c½ur le refrain de la Brabançonne, Le corbeau et le Renard et les chefs lieux des 9 provinces. Les plus doués maîtrisaient la règle de trois et les problèmes de robinet et, armés de ce formidable bagage intellectuel, à 14 ans ils étaient au travail. Et personne ne se souciait de savoir s'ils lisaient après l'usine.

Ce qui est vrai, et que Chièze souligne à juste titre, mais trop brièvement, c'est que le succès de l'école du 20e siècle doit beaucoup au fait que « son organisation, ses programmes, ses méthodes étaient en corrélation étroite avec le contexte culturel, social, économique et technologique ». Et si ce n'est plus le cas, la télévision, oui, y est, entre autres, pour quelque chose car elle a élargi considérablement le champ de la curiosité de l'enfant: « L'école n'est pas pour lui le lieu des apprentissages attendus ». Les enfants ont l'impression que l'école les conduit dans un monde qui n'est pas et ne sera pas le leur. Le fossé est là. Il ne cesse et ne cessera de s'élargir.

Les parents de 68
Les enfants ont dans ce bouleversement un allié aussi déterminé qu'inattendu : leurs parents.
Inattendu parce que si longtemps l'école s'est pensée comme un lieu où l'enfant allait pouvoir accéder à l'universel et à la science, en s'émancipant des contraintes de la famille, en échappant à ses préjugés sociaux et culturels, si donc l'école se pensait comme un contre pouvoir limitant celui des parents, elle pouvait penser qu'une fois ces enfants scolarisés devenus eux-mêmes parents, ils seraient les partenaires privilégiés de l'école. Mais ce fut tout le contraire et la révolte de 68 en fut le très clair signal avant coureur. Les parents eux-mêmes formés par l'école ne s'en laisseraient pas compter. Ils connaissaient tous les travers de l'enseignement et, autant que possible, comptaient bien en protéger leurs enfants. En ce sens, l'une des causes essentielles des difficultés de l'école aujourd'hui tient au succès de sa démocratisation ultra rapide. Se rappeler par exemple que l'enseignement primaire obligatoire en Belgique n'a pas 100 ans puisqu'il date de 1914. Et que l'enseignement n'a été rendu obligatoire jusqu'à 18 ans qu'au début des années 80. En quelques décennies, l'école a ainsi elle-même contribué à changer totalement les parents qui lui confient leurs enfants. Pire encore. Le paysan et l'ouvrier analphabètes respectaient et craignaient l'instituteur comme un dieu. Le marketing manager et la superwoman regardent l'institutrice avec la même condescendance qu'une technicienne de surface. Ils la critiquent et n'hésitent pas à lui faire la leçon. Pendant que les enfants scolarisés ont grimpé dans l'échelle sociale, les profs sont devenus les prolétaires du savoir. Petits salaires, horaires de fonctionnaires, gardiens d'un temple fissuré.

Entre l'école et la famille, ce n'est donc pas qu'il y aurait aujourd'hui crise dans une vie de couple hier encore idyllique. C'est que le rapport de force s'est inversé. Les parents n'ont plus peur de l'école, lieu de pouvoir et de savoir, incontestés et incontestables. C'est désormais l'école qui a peur des parents, de leurs exigences, de leur contestation, de leurs recours voire de leurs actions en justice. Il faudrait « revaloriser l'image des enseignants dans le grand public », disait récemment un collectif de professeurs de géographie dans une carte blanche . On ne saurait mieux dire le renversement de ce rapport de forces. La société l'a acté, sans y penser vraiment, à l'occasion des grandes grèves de l'école dans les années 90, quand, au nom de l'avenir de nos enfants, les enseignants demandèrent la reconnaissance de leur rôle. La société, qui aurait pu profiter de l'occasion pour imposer la réforme de l'école, se trouva malheureusement prise au piège d'une équation douloureuse : refinancer l'enseignement de la communauté française c'était obligatoirement négocier avec une communauté flamande qui demandait la fédéralisation partielle de la sécurité sociale. L'enseignement fut sacrifié sur l'autel de la Sécu, dont chacun sentait qu'elle restait le socle des conditions d'existence d'une société de classe moyenne. La réforme ne se fit pas, le fossé continua de s'élargir.

Vers l'école privée ?
Pendant ce temps, la société avance. L'Europe se promet de devenir l'économie de la connaissance la plus performante au monde. Les savoirs circulent et se structurent via internet. L'enseignement à distance progresse. Les universités s'internationalisent. Les nano technologies arrivent qui vont tout bouleverser, en particulier la culture et la communication. Dans ce nouveau rapport de forces, la privatisation de l'école n'est pas pour demain, mais elle est inscrite dans les astres. Les vicissitudes de nos récents décrets inscription manifestent au grand jour la tension entre les valeurs traditionnelles de l'école publique et celles des parents d'aujourd'hui. Nous allons évidemment vers une conception de l'école comme « service ». Les parents voudront pouvoir choisir. Ils n'exigeront pas de l'égalité, mais un service personnalisé, de la performance, de l'efficacité, un bon rapport qualité/prix, etc. La défense du modèle de l'école publique restera évidemment à l'ordre du jour pendant longtemps. Ce sera une bataille de tranchées et de combats d'arrière garde. Elle sera sans doute plus longue que celle qui se mène ces dernières années autour de la Poste ou d'autres services publics, parce que les valeurs en jeu sont plus importantes et les acteurs concernés plus nombreux et plus convaincus de ce qu'ils ont à défendre. Mais il y a toujours un soir où les réformes éternellement reportées rendent les Sabena ou les Dexia-Fortis définitivement obsolètes. Ce jour-là, la nécessité du changement s'impose d'un coup. Le prix social de la réforme en est seulement plus élevé.

1. Robert Chièze, L'image, le langage et l'école. Sur les effets de la télévision. In Le Débat #151, Paris, Gallimard, septembre-octobre 2008, pp 137-149.

2. Pourquoi ne trouve-t-on plus de professeurs de géographie en Communauté Française ? In Le Soir du jeudi 13 novembre 2008

3. L'image est une carte postale de Villemard datant de 1910 et imaginant l'énseignement en 2000.

# Posté le samedi 22 novembre 2008 07:31

Modifié le samedi 22 novembre 2008 07:57

149 - la grammaire du schtroumpf

149 - la grammaire du schtroumpf
Le Schtroumpf
Grammaire d'une langue verte

Toute étude des media
devrait débuter par les langues

Nam June Paik



Les Schtroumpfs ont 50 ans. Je ne pensais pas quand je lisais, enfant, leurs premières aventures moyenâgeuses en compagnie de Johan et Pirlouit qu'ils envahiraient un jour les écrans de France et de Navarre, d'Europe et des Etats Unis, et si je les aime encore, ce n'est pas seulement parce que le regard des adultes est exagérément nostalgique.

C'est plutôt par fascination pour le fait que l'humour de cette bande dessinée repose sur une invention verbale, plus radicale que les injures du capitaine Haddock ou les anachronismes d'Asterix, une véritable langue, la langue schtroumpf.

Avec elle, Peyo est entré dans l'univers insolite des créateurs de langue artificielle, ces fous du langage qui rêvent de communication universelle et de Babel revisitée. Le schtroumpf n'a rien à envier au volapük de Schleyer, à la langue bleue de Bollack, à l'esperanto de Zamenhof. Il a au contraire l'avantage sur ces langues, à l'exception peut-être de l'anglo-franca, délicieuse caricature du franglais anticipée par Hoinix en 1889, et sans doute parce qu'il ne partage ni l'ambition ni la folie de leurs inventeurs, d'être résolument comique.

Qu'une langue ait comme trait essentiel d'être comique, cela mérite d'être prix au sérieux et sa grammaire montre en effet que la langue schtroumpf n'est enfantine qu'à être profondément irrévérencieuse, carnavalesque, inscrite dans la droite ligne de la langue de Panurge. Le schtroumpf est ce que Rabelais appelait la langue des antipodes , c'est-à-dire une langue qui inverse le dessus et le dessous, une langue verte.


Le nom propre
Schtroumpf est d'abord le nom d'une espèce. Sur terre, vivent les humains et les Schtroumpfs. Tous les individus de l'espèce schtroumpf s'appellent Schtroumpf. Ils sont une centaine et la plupart ne portent que ce seul nom: Schtroumpf. Schtroumpf est un nom propre.

Comme dans les langues slaves, ce nom propre varie en genre et Schtroumpf, porté par une dame, devient Schtroumpfette. Mais, on le sait, il n'est dans cette espèce qu'un seul membre féminin, la Schtroumpfette.
Certains Schtroumpfs adjoignent à leur nom un adjectif qui leur sert de prénom. On dit ainsi: Grand Schtroumpf, Schtroumpf Farceur, Schtroumpf Beta, Schtroumpf Grognon, Schtroumpf Gourmand, Schtroumpf Paresseux, Schtroumpf Bricoleur, Schtroumpf Coquet, Schtroumpf Rêveur, Schtroumpf Poète. On dit également, mais le procédé est rare, Schtroumpf à lunettes et, en un mot, Cosmoschtroumpf.

Mais il ne faut jamais interpeller un schtroumpf par son seul prénom. On ne peut pas dire "Bonjour Grand" ou "Quel gâteau veux-tu manger, Gourmand?" Il faut dire" Bonjour Grand Schtroumpf" et "Quel gâteau veux-tu manger, Schtroumpf Gourmand?" Seul le bébé Schtroumpf peut être appelé simplement Bébé. Par assimilation, lors de la mémorable nuit où le Schtroumpf Grognon s'enfuit avec le bébé Schtroumpf, les Schtroumpfs partis à sa recherche dans les bois, criaient Bébé! et Grognon! Cette exception à la règle, due, sans doute, au caractère dramatique des événements, n'a connu par la suite aucune généralisation. Avec ou sans prénom, un Schtroumpf s'appelle toujours Schtroumpf.

Le seul mot de la langue schtroumpf est donc le nom propre des Schtroumpfs. Voici une espèce qui ne reconnaît qu'un seul nom propre et ce nom devient le nom le plus commun. Une espèce dont la langue a comme principe premier de farcir les phrases de son nom propre. Cette farce, c'est tout le schtroumpf. Le schtroumpf est une farce sur le nom propre.

La substitution
Pour parler schtroumpf, il n'est que de remplacer certains mots français par le mot schtroumpf. Cette substitution obéit à des contraintes linguistiques précises.

La première porte sur les mots qu'il est interdit de remplacer par schtroumpf. Ce sont, de manière générale, les morphèmes. Les prépositions, les conjonctions, les articles, les pronoms et aussi les adjectifs démonstratifs, possessifs, numéraux, interrogatifs, relatifs et indéfinis.

Il n'y a qu'un adverbe schtroumpf, c'est schtroumpfement, et il a le sens des mots français très, beaucoup, tout-à-fait. C'est schtroumpfement schtroumpf signifie C'est tout-à-fait schtroumpf. C'est schtroumpfement bon signifie C'est très bon.

On relève aussi, mais rarement, schtroumpfement avec le sens de vraiment, comme dans la phrase Eh bien schtroumpfement, je ne suis pas mécontent.

Les trois catégories de mots les plus utilisées par la langue schtroumpf sont les noms, les verbes et les adjectifs qualificatifs. A priori, aucune limitation ne pèse sur ces mots dont tout le patrimoine lexical peut donner lieu à la substitution schtroumpf.

Curieusement, alors qu'utilisé comme nom propre, Schtroumpf devient Schtroumpfette au féminin, utilisé comme nom commun, il ne s'accorde pas en genre: on dit le schtroumpf et la schtroumpf, sans e. Par contre schtroumpf s'accorde en nombre et prend s au pluriel. L'adjectif obéit à la même règle.

Le verbe schtroumpfer se conjugue régulièrement comme les verbes français en er. On le trouve abondamment à l'infinitif, au participe passé (schtroumpfé), au participe présent (schtroumpfant) et aux temps les plus fréquents en français de l'indicatif, du conditionnel et de l'impératif. Le subjonctif est tombé en complète désuétude dans la langue schtroumpf. Même le Schtroumpf Poète dont la langue souffre parfois de quelques archaïsmes se refuse à dire Que je schtroumpfasse, que tu schtroumpfasses, qu'il schtroumpfât, que nous schtroumpfassions, que vous schtroumpfassiez, qu'ils schtroumpfasssent.

La combinaison
La langue schtroumpf fait un usage abondant des affixes. On dit enschtroumpfer, reschtroumpfer, déschtroumpfer, schtroumpfiniâtre, schtroumpferrique.
Schtroumpf peut lui-même servir de suffixe et entrer dans tous les jeux combinatoires susceptibles de produire des mots-valises. Transmischtroumpf, tire-boucheschtroumpf, la locution Messchtroumpfs et Messchtroumpfs (Mesdames et Messieurs), fantaschtroumpf, l'inspiraschtroumpf, soporischtroumpf manifestent les possibilités d'une langue pourtant si contraignante puisqu'elle ne peut faire usage que d'un seul mot. De plus le schtroumpf n'est pas tenu à un strict respect de la division entre radical et affixe, ce qui est une des sources de sa créativité. C'est un phénomène heureux qui lui permet d'éviter une trop grande uniformité phonétique, une certaine monotonie. Car la substitution a un caractère mécanique. Elle fonctionne à la répétition. Ce qui relance son effet comique, c'est la combinaison. La combinaison est une invention. Elle joue de l'inattendu, de la trouvaille, de la surprise. La règle de substitution est une farce sur le nom propre. A se jouer systématiquement des mots, la règle de combinaison y ajoute une ironie sur la langue. Sur le français comme langue maternelle.

Du bon usage des bruits
Pouvoir n'est pas devoir. Il ne suffit pas de savoir quand on peut le dire, ce schtroumpf, mais quand il le faut.

Première observation: les Schtroumpfs prononcent de très nombreuses phrases sans le mot schtroumpf. L'usage du schtroumpf n'est pas obligatoire.

Deuxième observation: un même mot peut tantôt être dit en français, tantôt traduit par schtroumpf. Ainsi quand le Grand Schtroumpf s'écrie: Pourvu que j'aie tout ce qu'il faut pour schtroumpfer ce que je dois schtroumpfer. Schtroumpf ici veut dire faire. Faire ce je dois faire. Mais quelques répliques plus loin, le verbe faire réapparaît sous la forme qui nous est familière: Dites, Grand Schtroumpf, vous n'allez pas vraiment faire de la soupe aux Schtroumpfs? On ne peut donc dresser un lexique de mots français qui seraient systématiquement traduits par le mot schtroumpf. Il y a là une grande latitude, un terrain où la fantaisie du locuteur semble pouvoir s'exercer en toute liberté.

Troisième observation: les Schtroumpfs n'abusent pas du mot schtroumpf dans une seule phrase. L'usage habituel varie entre un et deux schtroumpfs par phrase.

Nous abordons ici le mystère sémantique de la langue schtroumpf. Contrairement aux argots de bandits (que l'on songe au langage de la coquille dans les poèmes de Villon), contrairement au loucherbem ou aux messages codés des espions, le schtroumpf est fait pour être compris. Compris non seulement par les Schtroumpfs mais par tout un chacun. Lorsque le Cosmoschtroumpf descend de sa fusée, il fait la rencontre d'extra-terrestres, les Schlips. Là où les Schtroumpfs disent schtroumpf, les Schlips disent schlip. Ils se comprennent pourtant parfaitement. Pourquoi? Parce que les phrases qu'ils farcissent de schtroumpf ou de schlip, gardent suffisamment de leur saveur propre pour être comprises.

En linguistique, on appelle bruits tout ce qui vient gêner, embrouiller, parasiter la communication. Prenons la phrase Je reviendrai demain. Si je remplace Je reviendrai par Je schtroumpferai, j'introduis dans la phrase un bruit qui rend sa compréhension plus difficile, plus hasardeuse. Mais dans son contexte, il subsiste probablement assez d'information dans la phrase pour qu'elle soit comprise.

Le mot schtroumpf est donc un bruit, mais un bruit qui apparaît seulement quand il ne peut pas obscurcir sérieusement le sens de la phrase. Il ne masque jamais une information essentielle.

En fait ce sont les mots qui apportent le moins d'information qui ont le plus de chances d'être traduits par schtroumpf. Schtroumpf remplace les mots dont nous avons le moins besoin pour comprendre le sens d'une phrase. C'est-à-dire les mots les plus évidents, les plus probables. Schtroumpf est un bruit qui vient remplacer les espaces les plus vides de la phrase. Il vient bruiter tout ce qui est dit et qui n'avait pas absolument besoin d'être dit pour être compris. Parler schtroumpf, c'est, d'une certaine manière, enlever les point des i.

Une langue proverbiale
Il s'en suit que dès qu'un Schtroumpf parle pour ne rien dire, dit des phrases toutes faites, se perd dans les méandres d'une rhétorique trop connue, l'usage du mot schtroumpf s'intensifie radicalement. Le verdict qui clôt le procès de la Schtroumpfette en est un très bel exemple: "En mon schtroumpf et conscience, et devant les Schtroumpfs, la schtroumpf des jurés est: l'accusée schtroumpfant des tas de schtroumpfonstances atténuschtroumpfs, est schtroumpfée non coupable." Ce dernier mot, seul porteur d'une information importante pour le récit, échappe bien entendu à la substitution.

Parmi les Schtroumpfs, il en est un qui parle plus schtroumpf que les autres, c'est le Schtroumpf à lunettes. Les Schtroumpfs ne l'aiment pas. Il est moralisateur à l'extrême, n'arrête pas de prêcher l'obéissance au Grand Schtroumpf et de rappeler à l'ordre ses petits camarades. Résultat: il lui arrive plus souvent qu'à son tour de recevoir un bon coup sur la tête.

Mais le côté ridicule du personnage ne doit pas nous cacher qu'il détient l'une des clés essentielles du langage schtroumpf. Parce qu'il est très moralisateur, il parle abondamment par proverbes.

Or le proverbe est par définition une phrase toute faite. Il se prête donc magnifiquement à l'usage du mot schtroumpf en tant que tel. Il est la caractéristique principale du discours schtroumpf. Les Schtroumpfs font une consommation extraordinaire de proverbes, de locutions types comme Défense de schtroumpfer!, Schtroumpf qui peut!, Avoir du schtroumpf sur la planche. Ou même de citations poétiques comme "Il schtroumpfe dans mon coeur comme il pleut sur la ville". Ou encore de certaines locutions grecques ou latines. On trouve ainsi Eureschtroumpf, Dura schtroumpf sed schtroumpf et Post schtroumpftum.

Non seulement les Schtroumpfs parlent par proverbes, mais dans bien des cas, le titre même de leurs aventures est un proverbe comme Schtroumpf vert et vert schtroumpf, Schtroumpf de mains, schtroumpf de vilains, Il n'est pire Schtroumpf que celui qui ne veut pas schtroumpfer. Le proverbe est le moteur même de l'histoire, son déclencheur.


Le nom sale
Un jour vous cherchez le nom de quelqu'un. Vous savez qui. Mais si, mais si, ...Vous le connaissez. Bon sang! Vous savez, truc! machin! chose!

Truc, machin et chose, ce sont les trois pierres angulaires d'une histoire de Schtroumpfs. Les trois clés aussi du langage schtroumpf.

Le truc, c'est une formule magique. Le Grand Schtroumpf est un extraordinaire magicien. Il a une formule pour tout: rendre la Schtroumpfette jolie, transformer les Schtroumpfs en Schlips ou immuniser contre l'eau bouillante. Le truc, c'est qu'il n'y a qu'à le dire, ce mot qui ne veut rien dire, pour que cela soit. Le dire, c'est le faire. Schtroumpf, c'est la formule magique de la langue schtroumpf. La substitution schtroumpf c'est le performatif radical. Dites-le et la farce est accomplie.

Le machin, c'est une machine. Les Schtroumpfs travaillent beaucoup et sont très bricoleurs. Surtout, bien sûr, le Schtroumpf Bricoleur, qui invente constamment des objets impossibles comme la machine à transformer les noisettes en pièces d'or, la foreuse propulsée par des abeilles, l'orgue à bulles. Le machin c'est la combinaison, l'invention, l'imagination. Le machin c'est la machine avec laquelle les Schtroumpfs travaillent la langue et lui font dire ce qu'elle ne dit pas, l'impossible de la langue.

Et la chose, la chose enfin, c'est le sens, c'est la vérité du schtroumpf. Le schtroumpf c'est la chose. Un nom qui peut, au besoin, remplacer n'importe quel nom. Surtout ceux qu'on n'a pas envie d'appeler par leur nom. Comme disait ce professeur, qui donnait à ses élèves la définition du flirt: la main dans la chose, la chose dans la main, mais pas la chose dans la chose. Schtroumpf est donc le mot qui vient à la place du mot à ne pas dire: Schtroumpferie de machine! Espèce de Schtroumpf! En avoir ras le schtroumpf!Je vais te schtroumpfer des schtroumpfs sur la schtroumpf! Nom de schtroumpf! Poil au schtroumpf! Schtroumpfer plus haut que son schtroumpf! Je m'en schtroumpfe! Oh!toi, la schtroumpf. J'en passe et des meilleures, parmi lesquelles la meilleure: schtroumpfer la Schtroumpfette. Ce qui explique pourquoi la Schtroumpfette, qui est tenue à une certaine délicatesse de langage, ne parle pas schtroumpf. Le schtroumpf est une langue exclusivement masculine. Une langue verte.

La grande ironie du langage schtroumpf c'est donc que le nom propre des Schtroumpfs est aussi un mot très grossier. Le nom propre c'est le nom sale. Le plaisir de parler schtroumpf, c'est de pouvoir schtroumpfer son nom propre. Autrement dit, de pouvoir schtroumpfer le nom du père. Ce qui est tout dire.

# Posté le jeudi 30 octobre 2008 13:26

Quel Avenir pour Bruxelles ?

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# Posté le mercredi 08 octobre 2008 11:54