Nom : Robert Ménard. Profession : Reporter sans frontière. Caractéristique : grande gueule. Activités actuelles : publie un livre sur la campagne mondiale qu'il a menée contre les Jeux Olympiques de Pékin, quitte Reporter sans Frontière, critique sévèrement la presse, veut rajeunir la Déclaration universelle des Droits de l'Homme et travaille désormais pour l'Emir du Quatar. En résumé: il était fou, il l'est toujours. Nom de cette folie : liberté.
À l'occasion des jeux olympiques de l'été 2008, Reporters sans frontières a été en première ligne dans la bataille pour les droits de l'Homme en Chine. Et maintenant ?
Cette campagne a été un tsunami. RSF est sorti de son rôle traditionnel. Nous ne nous sommes pas du tout limités à la liberté de la presse en Chine. Nous sommes devenus les porte parole de toute l'opposition aux Jeux Olympiques de Pékin. Le principal problème aujourd'hui c'est de savoir si le fleuve retourne dans son lit ou s'il faut inventer autre chose, rebondir. Le monde a tellement changé mais les organisations de défense des droits de l'homme ont tellement peu changé. La campagne contre les J.O. a montré ce décalage. Amnesty par exemple n'en a pas pris la mesure. Je le dis avec tendresse pour eux, j'en fais partie, je les connais bien. Mais ils parlent une novlangue. Figée comme celle des politiques. Il faut revoir le lien avec les politiques, tenir compte du changement des médias.
Une maladie ronge la presse : internet
C'est une des surprises de votre livre. Voilà un homme qui défend les journalistes depuis plus de 20 ans et qui, après cette campagne Chine 2008, écrit un livre hyper critique envers la presse.
Au moins moi, je peux le dire, on ne peut pas me reprocher de ne pas défendre la presse. Mais, bon, c'est un métier qui consiste à vérifier l'information, à aller voir les gens, à comprendre le contexte. Or il y a une maladie qui ronge désormais cette profession : elle court après internet. Je suis sidéré par l'approximation, la fainéantise de ce journalisme qui googlelise l'information. Le traitement de l'affaire chinoise a manifesté cela à la puissance 10. On voit des choses inouïes. Des journalistes qui écrivent des choses dans leur journal et puis d'autres choses sur leur blog. Et au fond, c'est quoi ? L'info dont on est sûr est dans le journal et l'à peu près est sur le blog. Le non vérifié. Le flou. La rumeur.
Un journalisme qui relaie et amplifie les rumeurs, ça a toujours existé, non ?
Que des rumeurs existent, que des gens les fassent circuler, c'est vieux comme le monde. Le problème c'est quand les médias sérieux reproduisent le processus. Si un journaliste de France Télévision, responsable d'un magasine d'investigation, vous dit Je l'ai lu sur internet et donc c'est vrai, vous vous dites qu'il a perdu la raison. Ce culte de l'internet conduit à un journalisme de l'à peu près. Internet ne peut pas devenir la seule source d'information. La seule source de vérification. En France, un citoyen sur deux ne croit pas les journalistes. On a un problème de crédibilité. Avec des trucs comme ça, ça va continuer. Les Etats Généraux de la Presse, c'est à tomber à la renverse. Pour les journalistes, la faute est au rédacteur en chef. Pour les rédacteurs en chef, la faute est aux patrons. Pour les patrons, la faute est à l'Etat. Et ce débat a lieu sans le public. Comme si en 1789, on avait fait les Etats Généraux avec la noblesse et le clergé, mais sans le Tiers Etat. On fait quand même de la presse pour les gens. Il n'y a en a pas un seul pour s'en préoccuper. D'ailleurs s'ils ne nous croient pas, c'est des cons. Et s'ils n'achètent pas nos journaux, c'est parce qu'ils n'ont pas reconnu notre génie.
Vous avez aussi des mots très durs pour des journalistes d'extrême gauche comme Serge Halimi ou Michel Collon.
Ça c'est une vision complotiste du monde. Au service de régimes indéfendables. Rien compris, rien appris. La délation à longueur de temps. Ils ne vérifient que ce qu'ils pensent déjà. Ils n'écoutent aucun argument. C'est tellement rassurant que le monde soit manipulé et qu'il y ait des gens qui tirent les ficelles. C'est ce qu'on a envie d'entendre. C'est tellement plus rassurant de se dire qu'il y a quelqu'un qui est responsable de tout plutôt que d' accepter que c'est nous tous qui faisons en sorte que le système soit comme ça.
Défendre la presse du sud à partir du sud
Vous quittez RSF. Qu'allez-vous faire ?
Je lance un centre pour la liberté de l'information à Doha au Quatar, parrainé par Cheikha Moza, l'épouse de l'Emir. Une fondation qui assiste les journalistes et réfléchit au gouffre béant qui sépare les opinions publiques arabes et occidentales. Le pari, la gageure, c'est de le faire dans un pays qui est loin d'être un modèle dans le domaine de la démocratie et des droits de l'homme. Il s'agit de créer une organisation rigoureuse et intransigeante sur les droits de l'homme à partir d'un pays du sud. Or jusqu'ici, il n'existe pas une seule organisation de défense de la liberté de la presse qui ne soit installée en occident. Tous les droits de l'Homme sont nés ici, pour des raisons historiques, et le challenge, c'est : est-ce possible ailleurs ?
Concrètement ?
En trois mois, nous avons aidé près de 140 journalistes dans le monde entier. Ça va de frais d'avocat à l'aide à la presse haïtienne qui a besoin de se reconstruire après les désastres des ouragans de ces derniers mois, à Djibouti une petite agence de presse faite par des Somaliens, en Ethiopie une radio un peu plus indépendante que les autres avec une rédaction d'une douzaine de journalistes. Bref, nous voulons aider des expériences prometteuses, essayer de dénoncer des atteintes au droit de la presse à partir du monde arabe.
La Déclaration des droits de l'Homme a 60 ans. A rajeunir !
Quelles sont les premières leçons que vous tirez de cette nouvelle expérience ?
Récemment, à l'occasion d'un dîner, Cheika Moza me reparle de l'affaire des caricatures. Vous trouvez, me dit-elle, que nous avons tort de demander que l'islam, la religion en général, soient à l'abri de la satire, de la moquerie. Je réponds : oui. Elle me dit : bon mais pour l'holocauste, en Europe, la satire est interdite. Donc si je comprends bien vos interdits sont acceptables, les nôtres ne le sont pas. Un peu plus tard dans la même conversation, nous parlons de Sarkozy. Elle me dit que son mari, lui, n'est pas élu et qu'il n'est pas soumis aux mêmes pressions. Je réponds que je préfère que les dirigeants soient élus. Elle sourit : sauf à Gaza quand c'est le Hamas qui gagne les élections. Là, vous les aimez moins les élections. Voilà, ce sont de vraies questions et nous ne pouvons pas répondre à chaque fois de manière catéchistique : universalité des droits de l'Homme. Dans ces pays, on vous répond toujours que les Droits de l'homme, c'est une invention des occidentaux. Il faut cesser de fétichiser le texte de la Déclaration. Le monde a changé en 60 ans. Il faut distinguer d'une part quelques valeurs et d'autre part les formes que la démocratie peut prendre selon les pays. Tout ne peut pas s'appliquer partout de la même façon.
Robert Ménard, Des libertés et autres chinoiseries. De Reporters Sans frontières au JO de Pékin, Paris, Robert Laffont, 2008, 150 pp. 17¤.


