On se souvient que le 13 décembre 2006, la RTBF diffusa un faux JT sur la fin de la Belgique. Le lendemain, sur le plateau du vrai JT, le directeur Yves Thiran répondit aux critiques : « la déontologie n'est pas une science exacte ». Autrement dit : allez vous faire voir.
Comme toujours, les journalistes chantaient leurs propres louanges et se décrétaient au dessus de toute critique au nom de leur fière indépendance. La RTBF, avait fait de « l'information interpellante ». Elle était donc pleinement dans son rôle de service public, suscitant un grand débat sur un sujet jusque là « confisqué par le monde politique ». Interpellante, assurément l'émission le fut. Mais d'information, tout aussi assurément, il n'y en avait pas. Sous aucune de ses formes.
BBB n'est pas un docu-fiction
Et en tout cas pas celle du docu-fiction, genre dont se revendiqua le réalisateur Philippe Dutilleul. Le docu-fiction est un documentaire dans lequel sont introduites des séquences « jouées » et des effets spéciaux traditionnellement réservés aux films de fiction. Le docu fiction porte mal son nom car il ne s'agit pas de fiction mais de reconstitution. Par exemple dans le remarquable Auschwitz de la BBC, une séquence est consacrée à la Conférence de la Wanssee au cours de laquelle la direction nazie a décidé la mise en œuvre de la sinistre « solution finale ». Le lieu de la rencontre est connu et il existe un procès verbal de la réunion établi par Adolf Eichmann en personne. Ne disposant pas d'images de cette réunion mais seulement de ce document papier, le documentariste a fait jouer des extraits du procès verbal par des comédiens. C'est reconstruit mais cela n'est pas fictif. On n'a pas inventé de personnages, on ne leur pas fait dire des choses qui n'ont pas été dites. On a illustré une page d'histoire le plus minutieusement possible. Dans un autre docu-fiction de la BBC, Le dernier jour de Pompéi, la réalisatrice a reconstitué l'éruption du Vésuve par des effets spéciaux. Là aussi, il n'est pas question de fiction. Les images de nuées ardentes ont été filmées sur d'autres volcans et le processus de l'éruption reconstitué à partir des commentaires de Pline le Jeune qui était sur place et sur base de tout ce que les vulcanologues connaissent aujourd'hui des éruptions grises. Dans tous ces films, les procédés de la fiction sont mis au service de la représentation la plus scientifique possible de la réalité telle que les chercheurs la connaissent à ce jour. Bye Bye Belgique est donc l'exact contraire d'un docu fiction. Dans ce programme, la « fiction » n'est pas au service du documentaire et de l'information. C'est au contraire tous les moyens de l'information qui sont au service d'une fausse nouvelle c'est-à-dire d'une vraie fiction.
Un poisson d'avril
En fait Bye Bye Belgique appartient à un autre genre télévisuel parfaitement défini : le poisson d'avril. Le premier avril de chaque année, toutes les télévisions diffusent un journal normal à ceci près qu'elles y glissent une séquence « fictive ». Cette séquence commence comme une information normale et vraisemblable. Puis elle devient de plus en plus invraisemblable. De sorte que le spectateur se laisse prendre au début puis, sauf s'il est particulièrement naïf, dépiste le « poisson » et se réjouit de l'humour des journalistes inventeurs de la fausse nouvelle.
Le faux JT du 13 décembre obéit aux mêmes règles. Il se donne tous les signes de la crédibilité : présentateur, studio, journalistes, reportages en direct etc. Il commence par annoncer une nouvelle inattendue mais « plausible » puis au fil de l'émission les informations deviennent de plus en plus invraisemblables et de plus en plus évidemment fictives. Mais il transgresse la règle du genre sur un point essentiel : il n'a pas été diffusé le 1er avril. C'est essentiel parce que le poisson d'avril repose sur un pacte avec le spectateur. Celui-ci ne sait pas d'avance quel sera le poisson, mais il sait qu'il y en aura un.
Vrai JT, fausse Flandre
Pourquoi avoir pris le risque de rompre ce pacte de confiance et de respect et choisi la forme du poisson d'avril pour parler de la question communautaire en Belgique? Faisons ce pari : ce n'était pas une erreur. C'était la forme adéquate. Toute forme a un sens. Que raconte celle-ci ? Une Flandre qui n'existe pas. Une Flandre fictive. Une Flandre fantasmatique. Une Flandre balkanique avec couloirs ethniques et check points. Il n'y a qu'une vérité dans cette fiction, c'est que les journalistes du JT ne connaissent rien à la Flandre. Ils n'y vont jamais. Ils en parlent rarement. Presque toujours en mal. Ils refusent de voir que les démocrates flamands ont les mêmes adversaires que les démocrates francophones, à savoir les droites extrêmes et les intégristes religieux. Que les Flamands, les Wallons, et les Bruxellois, ne parlent pas la même langue mais partagent la même culture, les mêmes traditions, la même cuisine, les mêmes bières. Et les mêmes préoccupations, le même désir de prospérité, le même sens de la solidarité. Le même souci du dialogue et de la démocratie. Ce que Bye Bye Belgique nous a appris le 13 décembre, c'est que si 90% des spectateurs ont cru à ce poisson, c'est parce que, jour après jour, le JT nous raconte une Flandre arrogante, hypocrite et méprisante. Si ce faux journal ressemblait tellement au vrai c'est que le vrai JT ressemble trop souvent au faux. Et de cela, cher Yves Thiran, il n'y a pas de quoi être fier.