157 - L'angle mort de l'image

157 - L'angle mort de l'image
L'angle mort de l'image


La bataille de Gaza aura été, une fois de plus, mais de manière plus décisive que jamais, une bataille de l'image. Témoignages de Palestiniens ayant perdu leur maison. Enfants morts. Blessés en sang. Visages ravagés des survivants. Pleurs. Cris. Et ainsi, jour après jour, avec au c½ur la colère grandissante de l'honnête homme qui assiste impuissant au massacre inhumain de civils innocents. Mais tétanisés par l'horreur, indignés par la violence, nous sommes-nous demandés qui étaient les auteurs de ces images ? On nous l'aura dit pourtant, et plutôt deux fois qu'une, que les Israéliens ne laissaient pas entrer la presse dans Gaza. Et si les journalistes étaient dehors, qui donc était dedans, qui nous envoyait chaque jour ces terribles images, celles que nous avons vues et celles, plus terribles encore, que n'ont vues que les spectateurs des télévisions arabes, Al Jezira et Al Arabia ?

C'étaient les images diffusées par les deux agences mondiales les plus sérieuses, Reuter et APTN. C'étaient les images filmées par leurs correspondants à Gaza, également correspondants des télévisions arabes de la région. Des cameramen, palestiniens pour la plupart. Des journalistes, professionnels évidemment, mais aussi évidemment accrédités par les autorités de Gaza, c'est-à-dire par le Hamas. De vrais correspondants de guerre, courageux, qui ont filmé chaque jour au risque de leur vie et qui méritent le plus grand respect. Mais aussi des hommes engagés et qui ont choisi leurs images à la lumière de la cause, respectable elle aussi, qui les inspire. Des journalistes qui ont filmé les victimes des bombardements mais pas les combattants du Hamas. Qui ont montré les écoles en ruine mais pas les tunnels du Hamas. Qui n'ont pas filmé les militants du Hamas profitant de la guerre pour tuer ou jambiser les militants du Fath. Qui n'ont pas filmé les civils recevant des coups de téléphone de Tsahal pour - première dans l'histoire des guerres - les prévenir des tirs et les inviter à se mettre à l'abri. Qui ont montré les hôpitaux palestiniens débordés par l'afflux des victimes, mais pas les blessés quittant Gaza pour être soignés dans les hôpitaux israéliens. Bref, qui ont montré une part seulement de la réalité de cette guerre. Ce qu'ils ont filmé devait être montré. C'est indiscutable. Mais ce qu'ils n'ont pas filmé, ce qui est resté dans l'angle mort du JT, aurait dû l'être aussi car nous avons besoin d'approcher la complexité et ses paradoxes pour lutter contre nos parti-pris, nos illusions et l'innocence de nos bons sentiments. Il y a lieu de dire clairement aux responsables de nos journaux télévisés qu'ils nous ont abusés. Qu'ils auraient dû, comme ils l'ont fait pour d'autres conflits, mettre en garde les téléspectateurs contre le caractère unilatéral des reportages dont ils disposaient. Emportés par la compassion et l'indignation, ils sont entrés dans la stratégie d'image d'un des acteurs du conflit, et endossant sa vision de la guerre, ils ont joué avec le feu.

# Posté le jeudi 05 février 2009 03:02

156 - Adieu les profs, bonjour les coaches.

156 - Adieu les profs, bonjour les coaches.
L'échec scolaire est-il un marché ? Depuis toujours sans doute. Mais longtemps caché dans la périphérie du système éducatif lui-même, organisé au petit bonheur la chance, petite économie grise et passe muraille, qui rendait, sans faire ni bruit ni publicité, service à tout le monde. Mais l'artisanat a fait son temps, voici celui de l'industrie.

Etudiant, les parents ne pouvant subvenir à tout, je devais, comme tant d'autres, gagner un peu d'argent. Je fis, l'été, vendeur dans une librairie, et lorsque la bise fut venue, je donnai des cours particuliers. Mathématiques des ensembles à celle-ci, néerlandais à celle-là. Le service étudiants de l'ULB servait de société d'intérim. Beaucoup de professeurs aussi donnaient des cours particuliers, parfois à leurs propres élèves, ce qui n'est plus légal mais ne semblait pas gêner grand monde à l'époque car tout le monde était heureux : l'étudiant se faisait un peu d'argent de poche et embrassait parfois la lycéenne, le précepteur arrondissait ses fins de mois à l'insu du percepteur, l'élève réussissait son examen de passage, les parents avaient le sentiment de bien faire.

L'école de l'échec
Depuis, la sonnette Pisa a sonné : la situation dans nos écoles est catastrophique. 25% des élèves ont un an de retard à la fin du primaire. Moins de 4 élèves sur 10 sont « à l'heure » à la fin du secondaire. Un jeune sur trois sort de l'enseignement secondaire sans diplôme. Rien qu'à Bruxelles, 6.000 jeunes sont en décrochage total : bien qu'en âge de scolarité obligatoire, ils ne fréquentent aucune école. L'école de la réussite est une vue de l'esprit politique. Dans la vraie vie, l'école est une école de l'échec.

Avec un tel taux d'échec et de redoublement, la remédiation, le soutien scolaire, l'aide à la préparation des examens sont devenus les moyens sine qua non de la réussite. C'est peu dire. Mais ce n'est pas dire que les écoles peuvent suivre. Il n'est pas rare que le temps de midi soit mis à profit pour organiser des S.O.S. Les élèves prennent rendez-vous et peuvent poser des questions sur tel ou tel point incompris en français, en langues, en sciences. Mais on est loin d'une véritable remédiation qui supposerait une réforme en profondeur, des formations et une redistribution des moyens. Dans certaines écoles, la remédiation est même au mérite. L'élève vraiment largué n'y a pas accès. Autre formule : le tutorat. Pour 7 euros de l'heure, des élèves de rhéto soutiennent des enfants plus jeunes. Utile et formateur. Mais évidemment insuffisant. Autre formule encore: les écoles de devoir. Leur nombre a explosé mais les élèves sont par centaines inscrits sur des listes d'attente.

L'industrie du cours particulier
Inapte à faire réussir les élèves, l'école a passé la patate chaude aux familles, qui se sont révélées incapables de faire face. Dans une réunion de parents d'élèves, une mère au foyer raconte qu'elle travaille tous les jours avec sa fille jusqu'à dix heures du soir. A la fin du trimestre, le bulletin revient avec la mention : « travail personnel insuffisant ! » Les parents qui travaillent n'ont pas le temps. La plupart n'ont pas les compétences. Impuissants, ils ne peuvent que gueuler. Les gamins s'en prennent plein. Les parents sont à cran. Les familles sont au bord de la crise de nerf.

D'où le succès des cours particuliers. Dans une terminale du secondaire, il arrive que la moitié des élèves suive des cours particuliers. Pour une part, ces élèves font la java en classe parce qu'ils savent que le soir ou le week end, un professeur particulier leur expliquera en deux heures la matière de plusieurs semaines. Mais pour beaucoup d'autres familles, c'est la seule voie vers la réussite. De quelques heures de remise à flot au véritable précepteur qui prend en charge l'entièreté du programme, toutes les formules sont permises. A tout prix, c'est-à-dire au prix fort. 25 euros de l'heure minimum. Avec en bonus, l'apaisement dans les rangs. Plus de dispute familiale autour des règles d'accord des participes passés ou des équations du deuxième degré. Les repas sont plus calmes et les bulletins meilleurs. Les professeurs de l'école A prennent en charge les élèves de l'école B, ceux de l'école B les élèves de l'école A. On les trouve sur les sites de petites annonces. A moins de faire appel à des sociétés spécialisées comme Educadomo ou Mysherpa.be. « Entretien en agence, élaboration du programme, proposition de contrat, sélection du coach, suivi du programme ». Pas de doute, on est passé des profs aux pros. Le coach de votre gosse soutient sa confiance et sa motivation, lui apprend à gérer son stress et son journal de classe. Abonnement éventuellement payé par l'entreprise des parents, promotions et techniques de ventes. L'affaire est rentable. Les investisseurs accourent. La cuisine scolaire Sodexho diversifie son portefeuille : elle ajoute le ticket devoirs au ticket repas. Elle nourrissait les élèves, à présent elle les coache. On assiste ainsi à une forme inattendue de privatisation de l'enseignement. L'échec de l'école publique engendre les entreprises privées de la remédiation. Au public, la gestion quasi gratuite de l'obligation scolaire et la sélection. Au privé, fort cher, la pédagogie adaptée à chaque élève. Et la fracture sociale ? Ma foi, elle se porte bien, merci.

# Posté le samedi 24 janvier 2009 05:41

Modifié le samedi 31 janvier 2009 17:59

155 - L'orthographe, c'est comme les banques

155 - L’orthographe, c’est comme les banques
Arrivé à l'âge d'avoir un compte en banque, je l'ouvris, comme père et mère, à La Société Générale. Elle fonctionnait comme fonctionne un ministère mais on était résignés : ça avait toujours été comme ça. Vint le temps des fusions et des rationalisations. J'y trouvai de moins en moins mon compte, jusqu'au jour, où excédé, je partis pour une petite banque alternative. Dans un monde bancaire dominé par une demi douzaine d'oligopoles que rien ne semblait pouvoir influencer et qui trouvaient moderne de dépersonnaliser toujours d'avantage une relation que la plupart de leurs interlocuteurs considèrent au contraire comme très personnelle, je pensais que Fortis était irréformable et que l'irréformable resterait éternellement irréformé. J'avais tort : on apprit un matin que durant la nuit Fortis avait disparu.

C'est dans une carte blanche de la Libre Belgique, intitulée "Navirs", "bâteaus" et autres naufrages ». Un professeur de français, Jean-Jacques Didier, y constate ce que tout le monde constate : l'orthographe française est en train d'exploser. Si ce n'est de manière marginale, toutes ses réformes ont échoué. L'Académie, les écrivains, les éditeurs, les enseignants, et finalement nous-mêmes, tout le monde a résisté au changement. Jusqu'au jour où l'orthographe a explosé. Un SMS, c'est 165 caractères. A partir de 166, on paie deux fois. Voilà comment « You too » est devenu U2, « Ne t'inquiète pas » TKT, « à l'aise » ALZ, « putain » put1 et « Je t'aime » JTM. C'est moins chaotique qu'on ne croit. Il y a longtemps qu'on écrivait K7 pour cassette.

Désormais, oui, il y a une orthographe pour les livres, les journaux et les lettres officielles. Et une autre pour la vie privée. Plus libre, résolument individuelle. Parfois ludique, imaginative, créative. Souvent aberrante, absurde, confuse, ambiguë. Mais souvent aussi, plus rationnelle, faisant l'économie des incompréhensibles consonnes doubles, des « on » qu'on écrit « om », des « an » qu'on écrit « en » ou « ean », des « o » qu'on écrit « au » ou « eau », des « é » qu'on écrit « ai » ou « er » ou « ez », des pluriels en « s » ou en « x », des « f » qu'on écrit « ph », des accords de participe qui sont de la pure scolastique, on n'en finirait pas de faire le catalogue des complications infinies et inutiles d'un instrument pourtant indispensable à tout le monde. La règle devenant inapplicable, le peuple a cessé de l'appliquer et le professeur Didier ne peut que constater que 55% des mots sont mal orthographiés. On peut y chercher toutes les mauvaises raisons du monde : la télévision, la souris de l'ordinateur, les jeux vidéos, la société de l'image. Tout cela n'a pas plus d'influence aujourd'hui que le journal de Mickey, les cartaches et le jazz n'en avaient hier. Ce qui a changé, c'est que l'école a abandonné ses méthodes autoritaristes et ses pédagogies bourrage de crâne. Ce qui a changé, c'est qu'on ne peut pas dire aux élèves : réfléchissez par vous-mêmes, soyez critiques, tout en leur imposant d'apprendre par c½ur un tissu de graphies absurdes héritées d'étymologies souvent oiseuses et qui à force d'immobilisme ont fini par faire du français écrit une sorte de langue étrangère que personne ne parle. La dictée est ainsi devenue un exercice aussi dénué de sens que le thème latin. Celle de Pivot, concours pour singes savants orthographiques, médiatisée dans le monde entier, est, au contraire de ce qu'elle prétend être, l'image même d'une prétentieuse aristrocratisation de l'écriture au moment où la démocratisation de la culture et des moyens de communication exige l'inverse.

Nous pensions que le Mur ne tomberait pas. Il est tombé. Nous pensions que la Sabena volerait toujours. Elle est sortie de la piste. Nous pensions que les banques gouvernaient le monde. Elles ont crashé. Nous pensions que la langue était chasse gardée. Nos enfants écrivent désormais sans permis. Vive la vie !
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# Posté le samedi 24 janvier 2009 05:29

Modifié le samedi 31 janvier 2009 17:44

154 - Le massacre des innocents

154 - Le massacre des innocents

Alors que le temps télévisuel était aux bêtisiers et aux rétrospectives, la guerre retrouvait ses habitudes au Proche Orient. Les pèlerins n'avaient pas encore fêté Noël à Bethleem que le Hamas rompait la trêve et tirait 68 missiles sol sol sur Israël le 24 décembre puis 44 le 25. Le 26, Israël lançait une riposte spectaculaire. Le spectacle, la télévision, c'est son affaire. Images de destructions, pères portant leurs enfants enveloppés dans des drapeaux du Hamas, mères au visage ravagé : cette fois encore, l'info a mis en scène l'image victimaire du Palestinien innocent et crucifié par le puissant et criminel Israël, et l'effet de cette image est allé de la condamnation sans appel au conseil diplomatique de ne pas mettre en ½uvre des frappes disproportionnées. D'un bout à l'autre de l'échiquier politique mondial, en pleine période de Noël, l'image du roi Hérode, roi juif et corrompu, massacrant les enfants innocents, a tourné en boucle sur tous les écrans du monde. Finalement, après tant d'années, le seul succès de l'extrémisme palestinien aura été cette formidable machine télévisuelle à (re)produire de l'antisémitisme.

Mais rien ne choque plus sûrement que de le dire. Et la réplique est immédiate : ce n'est quand même pas parce qu'on critique la politique israélienne, qu'on est antisémite !

Il y a, en effet, quelque chose de parfaitement rationnel à distinguer l'antisémitisme, illégitime et non discutable, de la critique, légitime et discutable, de la politique d'Israël. Et pourtant cette logique n'est pas si logique qu'elle veut bien le dire et la faille est dans l'usage subreptice du singulier. Car il n'y a pas UNE politique israélienne. La carte politique israélienne est très diversifiée et ses gouvernements successifs ont DES politiques, différentes voire opposées. Mais le n½ud de la critique de LA politique israélienne c'est qu'elle condamne TOUTES les politiques israéliennes.

Dans cette "logique", Israël a toujours tort. S'il occupe Gaza, il a tort. S'il évacue Gaza, il a tort. S'il intervient en Cisjordanie, il a tort. S'il se protège plutôt par un "mur", il a tort. S'il tente de négocier comme Barak, il fait semblant. S'il refuse de négocier comme Sharon, c'est un fauteur de guerre. S'il négocie secrètement comme Olmert, il est immobiliste. On n'entend jamais dire qu'une politique est préférable à une autre pour telle ou telle raison. Toute politique israélienne, quelle qu'elle soit, qu'elle encourage les implantations ou qu'elle rapatrie les colons manu militari, est d'abord LA politique israélienne.

Ce qui est ainsi mis en cause, c'est la possibilité même d'une bonne politique israélienne. Israël ne peut avoir de politique que critiquable parce qu'en fait Israël ne devrait pas avoir de politique c'est-à-dire d'existence politique. La défense de cette existence étant évidemment ce qui est commun à toutes les politiques israéliennes, c'est dans le refus de toute politique israélienne que se niche le rejet de l'existence même d'Israël et son implicite antisémite.

# Posté le mardi 30 décembre 2008 06:25

153 - Rencontre avec Serge Goldwicht

153  -  Rencontre avec Serge Goldwicht
Je ne sais pas dessiner mais je dessine


Les stages les plus longs durent 5 jours, très intensifs. Parfois 2 jours, parfois 1 jour. Ou une heure et demie dans son atelier. Maximum 5 personnes à la fois. Certains reviennent régulièrement. Ou ils vont chercher d'autres choses, ailleurs. Il leur dit « Prenez un carnet avec vous dans le tram, laissez-vous aller, vous progresserez, par tâtonnement, vous ne pouvez faire que progresser ». Ils n'apprennent pas à dessiner ; ils dessinent.

Celui qui a eu l'idée, c'est Daniel Simon. Ecrivain. Et animateur d'ateliers d'écriture, pratique qui flirte avec l'une de ses passions, le récit de vie. Chez Couleurs Livres, dans la collection et la revue qu'il a si joliment appelées « Je », il a publié quelques livres qui sont des récits de vie remarquables tant par le récit que par l'écriture, comme L'Usine de Vincent De Raeve ou Parle-moi de ton absence de Saber Assal. Et voici, un soir, à bavarder autour de cette idée qu'au fond tout le monde a une vie à raconter, qu'il dit à son ami peintre (on ne peut plus dire ça, je sais, il faut dire plasticien, mais je ne m'y fais pas) : Pourquoi pas un récit de vie dessiné ? Pourquoi parlerait-on de soi seulement par l'écriture ? Pourquoi pas par le dessin ?

Un bic et des petits points
L'ami s'appelle Serge Goldwitch. Peintre mais aussi philosophe. De lui, Jacques Sojcher publia en 1980 déjà, dans son célèbre numéro spécial de la revue de l'ULB si bien nommé La Belgique malgré tout, un article prémonitoire puisque c'était un récit de vie. Goldwitch y relatait ses premières amours de dessinateur avec le papier de soie que son père utilisait pour donner des formes pleines aux vêtements qu'il vendait dans sa boutique de Nivelles. Le père peignait à ses heures tandis que la mère préparait la carpe farcie traditionnelle du Yiddishland. Sous la plume de Serge naissaient déjà des monstres. Il y a dans sa peinture la mémoire d'un Jérôme Bosch, libérée de la croyance aux enfers. Même prolifération, mêmes cauchemars mais au second degré. Pointes d'humour et de légèreté dans un monde dont on sait quand même qu'in fine, on sera dévoré mort ou vif par d'antipathiques bactéries.

Depuis longtemps, Goldwitch, homme postmoderne, mariait volontiers son art tantôt avec le design, tantôt avec la communication. Alors des ateliers de dessin comme récit de vie, il n'a pas dit non. Mais comment déclencher l'acte spontané du dessin ? Goldwitch trouve la solution dans ses propres difficultés : « Quand j'ai une baisse de régime, je commence à faire des petits points sans idée préconçue, qui me mettent au bout d'un moment dans un état de conscience altérée. Fort de cette expérience personnelle, j'ai testé cette démarche. C'est l'exercice de base. Au bout d'un quart d'heure, n'importe quel adulte qui n'a jamais dessiné, qui a toujours cru qu'il ne savait pas dessiner, se met à dessiner. Et pas des stéréotypes. Les filles ne font pas des c½urs, les garçons ne font pas des voitures. Et plus ils pratiquent, plus ça sort. »

Magie ? Non, plutôt une sorte de brutalité bonhomme.
- Qu'est-ce que je dois amener ? On travaille avec quoi ?
- Un stylo bille.
- Un stylo bille ? Mais, ce n'est pas de l'art !
- C'est très intéressant, vous verrez. Pas cher. Et on ne peut pas effacer (c'est un de ses trucs : ne jamais effacer les traces de ce qu'on fait. Les ratures ça donne souvent des dessins très intéressants).
- On fait des petits points. Un seul objectif : remplir toute la feuille.
- Toute la feuille ! Mais ça fait mal au bras ! Et d'ailleurs, mon bic ne marche pas.
Il rigole : « Effectivement, ils se débrouillent pour que ça ne marche pas. Mais évidemment ça marche. Les hommes ne regardent même pas ce qu'ils font. Je leur dis : Il faut regarder. Vous allez chercher à l'intérieur, un visage. Puis ce visage, on va le compliquer, le préciser. Puis des corps, les renforcer. Peut-être deux visages, ça fait penser à quelque chose, et au bout d'une heure et demie, on a quelque chose. »

Mais non, c'est pas du Picasso !
Goldwitch découvre vite que la plupart des gens ont peur de dessiner. « Ils disent tout de suite : Je ne sais pas dessiner. Ou Ce n'est pas beau. Dès l'âge de cinq ans, les enfants ont une idée de ce qui est beau et de ce qui ne l'est pas. De ce qui est du gribouillage et de ce qui n'en est pas ». Ouvrons le Robert : gribouillage signifie « Dessin confus, informe ». Gribouiller égale mal dessiner. « Et bien dessiner, ajoute Goldwitch, c'est représenter, au sens des académies du 19e siècle. Or la représentation varie. Une main, ce n'est pas forcément Dürher ou Da Vinci. C'est aussi Reiser. À chacun de trouver sa manière. Freinet disait ça très bien : laisser faire les enfants. Il faut s'adresser aux parents. Leur dire : donnez des outils à vos enfants et n'intervenez pas. Ne dites pas : C'est beau, ce n'est pas beau. Ne dites pas : Ce n'est pas comme ça qu'on fait. Ne dites pas : Ça ne ressemble à rien. Ne dites pas : C'est du Picasso. Aujourd'hui, on enseigne aux enfants comment faire du Miro. On ne les fait pas dessiner. Un petit triangle rouge, un carré bleu. Regardez, c'est du Miro. Et tout le monde de s'extasier. Mais l'enfant n'a rien donné. Rien ne n'est passé en lui. Ou alors, pire encore, on les fait colorier des photocopies. Les parents et l'école castrent leur spontanéité. Donc il faut apprendre à desserrer ces freins. A prendre le temps. À lever les angoisses. À mettre de côté tous ces stéréotypes ».

L'univers du rêve
L'expérience montre que même quand ils se sont lancés, c'est pas encore gagné. Au moment où ils dessinent, ça leur fait un bien fou. C'est puissant. Mais après les parents ou les maris les descendent (évidemment, à 99% ce sont des femmes qui s'inscrivent aux stages), genre : ça ne ressemble à rien et en plus tu paies pour ça ! Elles reviennent penaudes. Ou des enfants qui font un dessin super fort mais ne veulent pas qu'on le montre : Que vont dire les autres ? Faudrait pas qu'on se moque et qu'on leur dise : C'est du Picasso ! Alors en route pour l'exercice suivant. Par exemple un dessin que chacun doit poursuivre comme des cadavres exquis. Ou des visages en ligne ; ne pas penser, aller très vite. Ou dessiner des petites pierres, mais toutes différentes. Au début c'est horriblement difficile : la majorité des gens dessinent des pavés. Goldwitch termine un « Manuel du non savoir dessiner » où il décrit tous ces exercices et leurs objectifs : éducation du regard. Voir de très près. De très loin. Développer l'intuition. Activer d'autres zones du cerveau. Même que ça excite certains responsables de ressources humaines. Goldwitch est invité dans les entreprises. Le premier quart d'heure est difficile, puis viennent les rires, la détente et les dessins. Dans les écoles, c'est la même chose. Pour dessiner, un enfant et un adulte sont sur pied d'égalité. Les adultes ont un stock d'images plus important. Mais sinon, il s'agit de la même démarche : entrer dans l'univers du rêve.

Goldwitch n'est jamais dans l'interprétation de ces rêves. « Je n'interdis pas de commenter, ce qui est raconter, mais d'interpréter psychologiquement». Il n'y a pas de docteur Goldwitch. Même si la plupart de ses stagiaires se donnent le bonheur d'explorer leur imaginaire, le but du dessin spontané n'est pas thérapeutique mais autobiographique. Il s'agit bien de se raconter à soi-même et aux autres. Très joliment, Goldwitch a appelé sa méthode l'autopictographie. Et il avoue volontiers que l'expérience, menée depuis trois ans maintenant, a aussi profondément modifié son propre travail de ... plasticien.


Le site de Serge Goldwicht
http://www.dessinspontane.be/serge-goldwicht.html

Le site de Daniel Simon
http://traverse.unblog.fr/
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# Posté le dimanche 14 décembre 2008 14:02

Modifié le jeudi 25 décembre 2008 06:35