L'angle mort de l'image
La bataille de Gaza aura été, une fois de plus, mais de manière plus décisive que jamais, une bataille de l'image. Témoignages de Palestiniens ayant perdu leur maison. Enfants morts. Blessés en sang. Visages ravagés des survivants. Pleurs. Cris. Et ainsi, jour après jour, avec au c½ur la colère grandissante de l'honnête homme qui assiste impuissant au massacre inhumain de civils innocents. Mais tétanisés par l'horreur, indignés par la violence, nous sommes-nous demandés qui étaient les auteurs de ces images ? On nous l'aura dit pourtant, et plutôt deux fois qu'une, que les Israéliens ne laissaient pas entrer la presse dans Gaza. Et si les journalistes étaient dehors, qui donc était dedans, qui nous envoyait chaque jour ces terribles images, celles que nous avons vues et celles, plus terribles encore, que n'ont vues que les spectateurs des télévisions arabes, Al Jezira et Al Arabia ?
C'étaient les images diffusées par les deux agences mondiales les plus sérieuses, Reuter et APTN. C'étaient les images filmées par leurs correspondants à Gaza, également correspondants des télévisions arabes de la région. Des cameramen, palestiniens pour la plupart. Des journalistes, professionnels évidemment, mais aussi évidemment accrédités par les autorités de Gaza, c'est-à-dire par le Hamas. De vrais correspondants de guerre, courageux, qui ont filmé chaque jour au risque de leur vie et qui méritent le plus grand respect. Mais aussi des hommes engagés et qui ont choisi leurs images à la lumière de la cause, respectable elle aussi, qui les inspire. Des journalistes qui ont filmé les victimes des bombardements mais pas les combattants du Hamas. Qui ont montré les écoles en ruine mais pas les tunnels du Hamas. Qui n'ont pas filmé les militants du Hamas profitant de la guerre pour tuer ou jambiser les militants du Fath. Qui n'ont pas filmé les civils recevant des coups de téléphone de Tsahal pour - première dans l'histoire des guerres - les prévenir des tirs et les inviter à se mettre à l'abri. Qui ont montré les hôpitaux palestiniens débordés par l'afflux des victimes, mais pas les blessés quittant Gaza pour être soignés dans les hôpitaux israéliens. Bref, qui ont montré une part seulement de la réalité de cette guerre. Ce qu'ils ont filmé devait être montré. C'est indiscutable. Mais ce qu'ils n'ont pas filmé, ce qui est resté dans l'angle mort du JT, aurait dû l'être aussi car nous avons besoin d'approcher la complexité et ses paradoxes pour lutter contre nos parti-pris, nos illusions et l'innocence de nos bons sentiments. Il y a lieu de dire clairement aux responsables de nos journaux télévisés qu'ils nous ont abusés. Qu'ils auraient dû, comme ils l'ont fait pour d'autres conflits, mettre en garde les téléspectateurs contre le caractère unilatéral des reportages dont ils disposaient. Emportés par la compassion et l'indignation, ils sont entrés dans la stratégie d'image d'un des acteurs du conflit, et endossant sa vision de la guerre, ils ont joué avec le feu.
