L'échec scolaire est-il un marché ? Depuis toujours sans doute. Mais longtemps caché dans la périphérie du système éducatif lui-même, organisé au petit bonheur la chance, petite économie grise et passe muraille, qui rendait, sans faire ni bruit ni publicité, service à tout le monde. Mais l'artisanat a fait son temps, voici celui de l'industrie.
Etudiant, les parents ne pouvant subvenir à tout, je devais, comme tant d'autres, gagner un peu d'argent. Je fis, l'été, vendeur dans une librairie, et lorsque la bise fut venue, je donnai des cours particuliers. Mathématiques des ensembles à celle-ci, néerlandais à celle-là. Le service étudiants de l'ULB servait de société d'intérim. Beaucoup de professeurs aussi donnaient des cours particuliers, parfois à leurs propres élèves, ce qui n'est plus légal mais ne semblait pas gêner grand monde à l'époque car tout le monde était heureux : l'étudiant se faisait un peu d'argent de poche et embrassait parfois la lycéenne, le précepteur arrondissait ses fins de mois à l'insu du percepteur, l'élève réussissait son examen de passage, les parents avaient le sentiment de bien faire.
L'école de l'échec
Depuis, la sonnette Pisa a sonné : la situation dans nos écoles est catastrophique. 25% des élèves ont un an de retard à la fin du primaire. Moins de 4 élèves sur 10 sont « à l'heure » à la fin du secondaire. Un jeune sur trois sort de l'enseignement secondaire sans diplôme. Rien qu'à Bruxelles, 6.000 jeunes sont en décrochage total : bien qu'en âge de scolarité obligatoire, ils ne fréquentent aucune école. L'école de la réussite est une vue de l'esprit politique. Dans la vraie vie, l'école est une école de l'échec.
Avec un tel taux d'échec et de redoublement, la remédiation, le soutien scolaire, l'aide à la préparation des examens sont devenus les moyens sine qua non de la réussite. C'est peu dire. Mais ce n'est pas dire que les écoles peuvent suivre. Il n'est pas rare que le temps de midi soit mis à profit pour organiser des S.O.S. Les élèves prennent rendez-vous et peuvent poser des questions sur tel ou tel point incompris en français, en langues, en sciences. Mais on est loin d'une véritable remédiation qui supposerait une réforme en profondeur, des formations et une redistribution des moyens. Dans certaines écoles, la remédiation est même au mérite. L'élève vraiment largué n'y a pas accès. Autre formule : le tutorat. Pour 7 euros de l'heure, des élèves de rhéto soutiennent des enfants plus jeunes. Utile et formateur. Mais évidemment insuffisant. Autre formule encore: les écoles de devoir. Leur nombre a explosé mais les élèves sont par centaines inscrits sur des listes d'attente.
L'industrie du cours particulier
Inapte à faire réussir les élèves, l'école a passé la patate chaude aux familles, qui se sont révélées incapables de faire face. Dans une réunion de parents d'élèves, une mère au foyer raconte qu'elle travaille tous les jours avec sa fille jusqu'à dix heures du soir. A la fin du trimestre, le bulletin revient avec la mention : « travail personnel insuffisant ! » Les parents qui travaillent n'ont pas le temps. La plupart n'ont pas les compétences. Impuissants, ils ne peuvent que gueuler. Les gamins s'en prennent plein. Les parents sont à cran. Les familles sont au bord de la crise de nerf.
D'où le succès des cours particuliers. Dans une terminale du secondaire, il arrive que la moitié des élèves suive des cours particuliers. Pour une part, ces élèves font la java en classe parce qu'ils savent que le soir ou le week end, un professeur particulier leur expliquera en deux heures la matière de plusieurs semaines. Mais pour beaucoup d'autres familles, c'est la seule voie vers la réussite. De quelques heures de remise à flot au véritable précepteur qui prend en charge l'entièreté du programme, toutes les formules sont permises. A tout prix, c'est-à-dire au prix fort. 25 euros de l'heure minimum. Avec en bonus, l'apaisement dans les rangs. Plus de dispute familiale autour des règles d'accord des participes passés ou des équations du deuxième degré. Les repas sont plus calmes et les bulletins meilleurs. Les professeurs de l'école A prennent en charge les élèves de l'école B, ceux de l'école B les élèves de l'école A. On les trouve sur les sites de petites annonces. A moins de faire appel à des sociétés spécialisées comme Educadomo ou Mysherpa.be. « Entretien en agence, élaboration du programme, proposition de contrat, sélection du coach, suivi du programme ». Pas de doute, on est passé des profs aux pros. Le coach de votre gosse soutient sa confiance et sa motivation, lui apprend à gérer son stress et son journal de classe. Abonnement éventuellement payé par l'entreprise des parents, promotions et techniques de ventes. L'affaire est rentable. Les investisseurs accourent. La cuisine scolaire Sodexho diversifie son portefeuille : elle ajoute le ticket devoirs au ticket repas. Elle nourrissait les élèves, à présent elle les coache. On assiste ainsi à une forme inattendue de privatisation de l'enseignement. L'échec de l'école publique engendre les entreprises privées de la remédiation. Au public, la gestion quasi gratuite de l'obligation scolaire et la sélection. Au privé, fort cher, la pédagogie adaptée à chaque élève. Et la fracture sociale ? Ma foi, elle se porte bien, merci.
Etudiant, les parents ne pouvant subvenir à tout, je devais, comme tant d'autres, gagner un peu d'argent. Je fis, l'été, vendeur dans une librairie, et lorsque la bise fut venue, je donnai des cours particuliers. Mathématiques des ensembles à celle-ci, néerlandais à celle-là. Le service étudiants de l'ULB servait de société d'intérim. Beaucoup de professeurs aussi donnaient des cours particuliers, parfois à leurs propres élèves, ce qui n'est plus légal mais ne semblait pas gêner grand monde à l'époque car tout le monde était heureux : l'étudiant se faisait un peu d'argent de poche et embrassait parfois la lycéenne, le précepteur arrondissait ses fins de mois à l'insu du percepteur, l'élève réussissait son examen de passage, les parents avaient le sentiment de bien faire.
L'école de l'échec
Depuis, la sonnette Pisa a sonné : la situation dans nos écoles est catastrophique. 25% des élèves ont un an de retard à la fin du primaire. Moins de 4 élèves sur 10 sont « à l'heure » à la fin du secondaire. Un jeune sur trois sort de l'enseignement secondaire sans diplôme. Rien qu'à Bruxelles, 6.000 jeunes sont en décrochage total : bien qu'en âge de scolarité obligatoire, ils ne fréquentent aucune école. L'école de la réussite est une vue de l'esprit politique. Dans la vraie vie, l'école est une école de l'échec.
Avec un tel taux d'échec et de redoublement, la remédiation, le soutien scolaire, l'aide à la préparation des examens sont devenus les moyens sine qua non de la réussite. C'est peu dire. Mais ce n'est pas dire que les écoles peuvent suivre. Il n'est pas rare que le temps de midi soit mis à profit pour organiser des S.O.S. Les élèves prennent rendez-vous et peuvent poser des questions sur tel ou tel point incompris en français, en langues, en sciences. Mais on est loin d'une véritable remédiation qui supposerait une réforme en profondeur, des formations et une redistribution des moyens. Dans certaines écoles, la remédiation est même au mérite. L'élève vraiment largué n'y a pas accès. Autre formule : le tutorat. Pour 7 euros de l'heure, des élèves de rhéto soutiennent des enfants plus jeunes. Utile et formateur. Mais évidemment insuffisant. Autre formule encore: les écoles de devoir. Leur nombre a explosé mais les élèves sont par centaines inscrits sur des listes d'attente.
L'industrie du cours particulier
Inapte à faire réussir les élèves, l'école a passé la patate chaude aux familles, qui se sont révélées incapables de faire face. Dans une réunion de parents d'élèves, une mère au foyer raconte qu'elle travaille tous les jours avec sa fille jusqu'à dix heures du soir. A la fin du trimestre, le bulletin revient avec la mention : « travail personnel insuffisant ! » Les parents qui travaillent n'ont pas le temps. La plupart n'ont pas les compétences. Impuissants, ils ne peuvent que gueuler. Les gamins s'en prennent plein. Les parents sont à cran. Les familles sont au bord de la crise de nerf.
D'où le succès des cours particuliers. Dans une terminale du secondaire, il arrive que la moitié des élèves suive des cours particuliers. Pour une part, ces élèves font la java en classe parce qu'ils savent que le soir ou le week end, un professeur particulier leur expliquera en deux heures la matière de plusieurs semaines. Mais pour beaucoup d'autres familles, c'est la seule voie vers la réussite. De quelques heures de remise à flot au véritable précepteur qui prend en charge l'entièreté du programme, toutes les formules sont permises. A tout prix, c'est-à-dire au prix fort. 25 euros de l'heure minimum. Avec en bonus, l'apaisement dans les rangs. Plus de dispute familiale autour des règles d'accord des participes passés ou des équations du deuxième degré. Les repas sont plus calmes et les bulletins meilleurs. Les professeurs de l'école A prennent en charge les élèves de l'école B, ceux de l'école B les élèves de l'école A. On les trouve sur les sites de petites annonces. A moins de faire appel à des sociétés spécialisées comme Educadomo ou Mysherpa.be. « Entretien en agence, élaboration du programme, proposition de contrat, sélection du coach, suivi du programme ». Pas de doute, on est passé des profs aux pros. Le coach de votre gosse soutient sa confiance et sa motivation, lui apprend à gérer son stress et son journal de classe. Abonnement éventuellement payé par l'entreprise des parents, promotions et techniques de ventes. L'affaire est rentable. Les investisseurs accourent. La cuisine scolaire Sodexho diversifie son portefeuille : elle ajoute le ticket devoirs au ticket repas. Elle nourrissait les élèves, à présent elle les coache. On assiste ainsi à une forme inattendue de privatisation de l'enseignement. L'échec de l'école publique engendre les entreprises privées de la remédiation. Au public, la gestion quasi gratuite de l'obligation scolaire et la sélection. Au privé, fort cher, la pédagogie adaptée à chaque élève. Et la fracture sociale ? Ma foi, elle se porte bien, merci.
