Arrivé à l'âge d'avoir un compte en banque, je l'ouvris, comme père et mère, à La Société Générale. Elle fonctionnait comme fonctionne un ministère mais on était résignés : ça avait toujours été comme ça. Vint le temps des fusions et des rationalisations. J'y trouvai de moins en moins mon compte, jusqu'au jour, où excédé, je partis pour une petite banque alternative. Dans un monde bancaire dominé par une demi douzaine d'oligopoles que rien ne semblait pouvoir influencer et qui trouvaient moderne de dépersonnaliser toujours d'avantage une relation que la plupart de leurs interlocuteurs considèrent au contraire comme très personnelle, je pensais que Fortis était irréformable et que l'irréformable resterait éternellement irréformé. J'avais tort : on apprit un matin que durant la nuit Fortis avait disparu.
C'est dans une carte blanche de la Libre Belgique, intitulée "Navirs", "bâteaus" et autres naufrages ». Un professeur de français, Jean-Jacques Didier, y constate ce que tout le monde constate : l'orthographe française est en train d'exploser. Si ce n'est de manière marginale, toutes ses réformes ont échoué. L'Académie, les écrivains, les éditeurs, les enseignants, et finalement nous-mêmes, tout le monde a résisté au changement. Jusqu'au jour où l'orthographe a explosé. Un SMS, c'est 165 caractères. A partir de 166, on paie deux fois. Voilà comment « You too » est devenu U2, « Ne t'inquiète pas » TKT, « à l'aise » ALZ, « putain » put1 et « Je t'aime » JTM. C'est moins chaotique qu'on ne croit. Il y a longtemps qu'on écrivait K7 pour cassette.
Désormais, oui, il y a une orthographe pour les livres, les journaux et les lettres officielles. Et une autre pour la vie privée. Plus libre, résolument individuelle. Parfois ludique, imaginative, créative. Souvent aberrante, absurde, confuse, ambiguë. Mais souvent aussi, plus rationnelle, faisant l'économie des incompréhensibles consonnes doubles, des « on » qu'on écrit « om », des « an » qu'on écrit « en » ou « ean », des « o » qu'on écrit « au » ou « eau », des « é » qu'on écrit « ai » ou « er » ou « ez », des pluriels en « s » ou en « x », des « f » qu'on écrit « ph », des accords de participe qui sont de la pure scolastique, on n'en finirait pas de faire le catalogue des complications infinies et inutiles d'un instrument pourtant indispensable à tout le monde. La règle devenant inapplicable, le peuple a cessé de l'appliquer et le professeur Didier ne peut que constater que 55% des mots sont mal orthographiés. On peut y chercher toutes les mauvaises raisons du monde : la télévision, la souris de l'ordinateur, les jeux vidéos, la société de l'image. Tout cela n'a pas plus d'influence aujourd'hui que le journal de Mickey, les cartaches et le jazz n'en avaient hier. Ce qui a changé, c'est que l'école a abandonné ses méthodes autoritaristes et ses pédagogies bourrage de crâne. Ce qui a changé, c'est qu'on ne peut pas dire aux élèves : réfléchissez par vous-mêmes, soyez critiques, tout en leur imposant d'apprendre par c½ur un tissu de graphies absurdes héritées d'étymologies souvent oiseuses et qui à force d'immobilisme ont fini par faire du français écrit une sorte de langue étrangère que personne ne parle. La dictée est ainsi devenue un exercice aussi dénué de sens que le thème latin. Celle de Pivot, concours pour singes savants orthographiques, médiatisée dans le monde entier, est, au contraire de ce qu'elle prétend être, l'image même d'une prétentieuse aristrocratisation de l'écriture au moment où la démocratisation de la culture et des moyens de communication exige l'inverse.
Nous pensions que le Mur ne tomberait pas. Il est tombé. Nous pensions que la Sabena volerait toujours. Elle est sortie de la piste. Nous pensions que les banques gouvernaient le monde. Elles ont crashé. Nous pensions que la langue était chasse gardée. Nos enfants écrivent désormais sans permis. Vive la vie !
C'est dans une carte blanche de la Libre Belgique, intitulée "Navirs", "bâteaus" et autres naufrages ». Un professeur de français, Jean-Jacques Didier, y constate ce que tout le monde constate : l'orthographe française est en train d'exploser. Si ce n'est de manière marginale, toutes ses réformes ont échoué. L'Académie, les écrivains, les éditeurs, les enseignants, et finalement nous-mêmes, tout le monde a résisté au changement. Jusqu'au jour où l'orthographe a explosé. Un SMS, c'est 165 caractères. A partir de 166, on paie deux fois. Voilà comment « You too » est devenu U2, « Ne t'inquiète pas » TKT, « à l'aise » ALZ, « putain » put1 et « Je t'aime » JTM. C'est moins chaotique qu'on ne croit. Il y a longtemps qu'on écrivait K7 pour cassette.
Désormais, oui, il y a une orthographe pour les livres, les journaux et les lettres officielles. Et une autre pour la vie privée. Plus libre, résolument individuelle. Parfois ludique, imaginative, créative. Souvent aberrante, absurde, confuse, ambiguë. Mais souvent aussi, plus rationnelle, faisant l'économie des incompréhensibles consonnes doubles, des « on » qu'on écrit « om », des « an » qu'on écrit « en » ou « ean », des « o » qu'on écrit « au » ou « eau », des « é » qu'on écrit « ai » ou « er » ou « ez », des pluriels en « s » ou en « x », des « f » qu'on écrit « ph », des accords de participe qui sont de la pure scolastique, on n'en finirait pas de faire le catalogue des complications infinies et inutiles d'un instrument pourtant indispensable à tout le monde. La règle devenant inapplicable, le peuple a cessé de l'appliquer et le professeur Didier ne peut que constater que 55% des mots sont mal orthographiés. On peut y chercher toutes les mauvaises raisons du monde : la télévision, la souris de l'ordinateur, les jeux vidéos, la société de l'image. Tout cela n'a pas plus d'influence aujourd'hui que le journal de Mickey, les cartaches et le jazz n'en avaient hier. Ce qui a changé, c'est que l'école a abandonné ses méthodes autoritaristes et ses pédagogies bourrage de crâne. Ce qui a changé, c'est qu'on ne peut pas dire aux élèves : réfléchissez par vous-mêmes, soyez critiques, tout en leur imposant d'apprendre par c½ur un tissu de graphies absurdes héritées d'étymologies souvent oiseuses et qui à force d'immobilisme ont fini par faire du français écrit une sorte de langue étrangère que personne ne parle. La dictée est ainsi devenue un exercice aussi dénué de sens que le thème latin. Celle de Pivot, concours pour singes savants orthographiques, médiatisée dans le monde entier, est, au contraire de ce qu'elle prétend être, l'image même d'une prétentieuse aristrocratisation de l'écriture au moment où la démocratisation de la culture et des moyens de communication exige l'inverse.
Nous pensions que le Mur ne tomberait pas. Il est tombé. Nous pensions que la Sabena volerait toujours. Elle est sortie de la piste. Nous pensions que les banques gouvernaient le monde. Elles ont crashé. Nous pensions que la langue était chasse gardée. Nos enfants écrivent désormais sans permis. Vive la vie !
