Elle a écrit quelques beaux livres d'histoire, Laure Adler. Et surtout ce A ce soir, irruption de la tragédie dans une vie normale, livre aussi bref que bouleversant, éclair de littérature dans le ciel souvent complaisant des livres de témoignage. Et voici ce film, cosigné Sylvain Roumette, dans lequel elle donne simplement la parole à cet homme, l'auteur d'un film immense, dont tout le monde sait qu'il a joué dans notre mémoire du génocide un rôle aussi important que le procès Eichmann : Shoah. « Claude Lanzmann, il n'y a que la vie » : c'est le titre.
Lanzmann donc. Aujourd'hui directeur de la revue de Sartre, Les Temps Modernes. Sartre dont il écrit que Les Réflexions sur la question juive sont le livre qui l'a « autorisé à vivre » et aussi à comprendre comment un juif pouvait, ne serait-ce que par moments, être dans l'inauthenticité et « épier » un autre juif avec les yeux d'un antisémite. Réflexions qui illuminèrent quelque scène originaire vécue par le jeune Lanzmann et sa mère, et qu'il appelle joliment dans Le Lièvre de Patagonie, le supplice des brodequins. Lanzmann donc, juif non religieux, qui aura consacré l'essentiel de son ½uvre au destin juif, dit à Adler : « C'est ma posture dans le monde : dehors et dedans ». Mais n'est-ce pas la posture du journaliste ? Celle du peintre. Celle de l'écrivain. Sur la frontière. Au lieu précis du dehors où il est possible de deviner l'enjeu de ce qui se joue dedans. Un pas. Un seul pas au-delà. Mais le pas décisif. Ce juif non religieux n'écrit pas seulement dans Elle ou France Observateur. Il filme Pourquoi Israël. Il fera sur Tsahal un film volontairement dérangeant, le film d'un résistant, d'un maquisard qui ne prend pas la guerre à la légère et voit dans cette armée, un défi éthique. Surtout il aura passé douze ans à réaliser Shoah. Dont il explique que le critique rapidement s'y perd. Comme on se perd dans le Mémorial de la Shoah à Berlin. Désorientation, perte des sens, perte du sens. Entrer dans cet évènement, la Shoah, en chercher patiemment le sens, s'y orienter. Consacrer cinq ans jour après jour, à monter ce film fleuve. Neuf heures. Et encore les deux heures et demies de Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures et d'Un Vivant qui passe, le film sur Theresienstadt. Et là, sur l'écran, on comprend que cette longueur, indispensable parce que c'est grâce à elle que nous ne pouvons pas voir la Shoah comme un événement parmi d'autres - ce que ceux qui en refusent le sens, appellent un détail de l'Histoire - mais comme une matrice, un acte de naissance, une genèse, que cette longueur a exigé de son auteur un temps de vie plus long que l'événement lui-même. Que Lanzmann est devenu par le cinéma une sorte de survivant. Sur la tombe de ses grands parents ou devant le canal berlinois où fut jeté le cadavre de Rosa Luxembourg, on le voit écouter les morts comme il a longtemps écouté les rescapés. Avec cette légère amertume: « Le fait d'avoir à mourir ne me satisfait pas.


