167 - Pensées moisies

167 - Pensées moisies
Pensées moisies

Le 23 octobre, le Sénateur français Jacques MULLER (Vert) et le Mouvement pour une Alternative Non-violente avaient organisé un colloque sur le thème : « télé, pas de publicité destinée aux enfants de moins de 12 ans ». Journalistes, chercheurs en sciences sociales, de l'information et de la communication, de la publicité, de l'éducation, y avaient jeté jeté les bases pour le lancement d'une campagne nationale destinée à déboucher sur une loi.

Cette campagne consiste à dire que la publicité est une "violence" contre les enfants et qu'il faut donc l'interdire.

Parmi les raisons invoquées, on retrouve quelques clichés éculés "avant l'âge de 8 ans l'enfant ne fait pas la distinction entre la fiction et la réalité, et en dessous de 12 ans il n'est pas en capacité de nourrir un esprit critique pourtant nécessaire par rapport aux messages du petit écran".

Mais le sénateur écolo met aussi en avant des thèmes récurrents de la pensée réactionnaire: "mise à mal de l'autorité parentale et perte des valeurs, (...) dévalorisation du monde. (...) Elle (la publicité) détruit d'abord, insidieusement, leur humanité profonde. Elle sape également les bases mêmes sur lesquelles repose le changement de cap radical, devenu vital, de nos sociétés dites avancées d'hyperconsommation, de frustrations et de gaspillages incommensurables, dont la fin est désormais programmée..."

Ces idées classiques de l'extrême droite sont aujourd'hui reprises par les Verts, rejoints dans "La publicité violente nos enfants", manifeste publié dans Libé ce matin, par deux sénateurs socialistes et deux sénateurs communistes.

Ainsi va la lente glissade d'une partie de la gauche.
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# Posté le dimanche 08 novembre 2009 05:36

166 - Quand le monde fait peur

166 - Quand le monde fait peur

Quand le monde fait peur

C'est une tendance lourde : le JT s'ouvre désormais sur un incendie de hangar, une recette de gâteau au beurre ou l'annonce d'un incident technique resté sans conséquence tandis que la vie du Monde semble réduite à quelques attentats de ci de là. Cela s'appelle l'information de proximité.

Bernard Hennebert est un de ces animateurs de la société civile qui ne représentent qu'eux-mêmes, mais avec une telle opiniâtreté qu'à la longue il est impossible de ne pas les écouter et leur supposer une certaine crédibilité. Au sein d'ATA, l'Association des Téléspectateurs Actifs puis de Consoloisirs, Hennebert est devenu la mauvaise conscience de la RTBF dont il ne cesse de critiquer les supposées dérives. La RTBF n'est jamais assez de service public. Elle devrait supprimer la pub. Se consacrer à l'Europe. Commencer toujours ses émissions à l'heure. Penser aux malentendants. Faire de l'éducation aux médias. Ne pas se soucier de l'audimat. Etcetera. Etcetera.

Evidemment, ce n'est pas pour autant qu'Hennebert ne soulève jamais une question pertinente. Celle-ci par exemple, récente, qui mérite réflexion :« Au JT de 13H de la RTBF (qui commence vers 12H59), la séquence sur la condamnation de Aung San Suu Kyi par la junte a été diffusé vers 13H15, alors que le JT s'est terminé à 13H32. » L'idée d'Hennebert, c'est que la RTBF a relégué les nouvelles importantes et la politique internationale en deuxième partie de journal pour diffuser en première partie du sport et du fait divers. Il s'agit d'une inversion radicale de la culture journalistique et de la dramaturgie des JT qui, depuis toujours, programmaient en début de journal les nouvelles politiques du monde et ensuite seulement, les faits de société, le sport et la naissance d'un koala au zoo de Pékin.

C'est la faute à la pub !
Pour Hennebert, le phénomène est dû à la publicité. Une chaine publique qui dépend de la publicité, modifie sa programmation et sa ligne éditoriale en fonction des intérêts des annonceurs ce qui se traduit par la recherche de l'audience à qui ces annonceurs adressent leur message. Cette audience, c'est la célèbre « ménagère de moins cinquante ans », à qui, il y a des années déjà, Bernard Pivot écrivait quelques remontrances pour dénoncer la dérive du service public en France. Fashion victim, addict des marques et des supermarchés, elle n'est censée s'intéresser à rien de sérieux.

Ce qui semble donner raison à Hennebert, c'est que l'information de proximité s'est d'abord développée dans les télévisions privées. Les JT d'RTL et le 13 heures de TF1 en ont été les fers de lance francophones. Les défenseurs du service public ont longtemps combattu cette tendance. Dans leur esprit, la télévision publique devait se différencier de la télévision privée par son refus de l'émotionnel et du fait divers, et par sa volonté de traiter les grands problèmes du pays et du monde sur un mode rationnel et didactique. A la fin des années 80, Robert Stéphane parlait encore de l'info de service public comme d'une « pédagogie des enjeux par le spectacle ». Or il est incontestable que peu à peu les télévisions publiques se sont alignées et que l'information de proximité domine désormais très largement la ligne éditoriale de leurs JT. La tentation est grande d'expliquer cette évolution par la présence de publicité sur les antennes publiques. Les télévisions privées sont apparues pour offrir des programmes différents de ceux que proposaient les services publics mais dans un deuxième temps, les médias publics auraient copié les médias privés pour garder leur audience populaire et la publicité les aurait poussés dans la voie de cette uniformisation.

Il n'est pas sûr pourtant que la publicité ait grand chose à voir dans l'affaire. Le JT de F2 n'est pas moins provincial que celui de la RTBF. Or, comme on sait, Sarkozy a supprimé la publicité sur F2. Mais rien ne ressemble davantage à F2 avec pub que F2 sans pub. L'idée que la fin de la publicité sur France Télévision aurait un impact sensible sur la nature et la qualité des programmes et de l'information s'est révélée totalement fausse. Pour Bernard Hennebert qui réclame néanmoins à cor et à cri l'interdiction de la pub sur les antennes de la RTBF, l'objection n'est pas valable. Il reprend à l'un des derniers textes de Marc Moulin, l'idée que les hommes de la radio télévision publique ont été « génétiquement modifiés » par les années pub et que désormais, même sans pub, ils continuent à produire et à informer selon les critères marketing de la pub. Il faut donc non seulement supprimer la pub mais aussi forcer les professionnels à retrouver le chemin de la culture de service public. D'où son action « associative » permanente pour faire pression sur les professionnels via les politiques qui exercent la tutelle de la RTBF.

Comme souvent, dans ce raisonnement, tout se passe comme si le public était une éponge sans volonté qui se contentait d'absorber ce qu'on lui donne quoi que ce soit qu'on lui donne. Il n'aurait donc aucune responsabilité dans l'évolution des médias, il n'en serait que la victime innocente : « Le public est mal éduqué en continuité par les médias quotidiennement. Il est donc une victime et n'a pas le choix, puisque ces médias se ressemblent de plus en plus. Attachons nous à faire évoluer l'oppresseur et les oppressés (sic) évolueront. »

La déprime des classes moyennes
Et si nous partions de l'hypothèse inverse. L'évolution du JT est la conséquence d'une évolution du public. Longtemps l'information de proximité a correspondu aux attentes du public populaire à qui les télévisions privées offraient davantage de divertissement, de variétés, de jeux et de séries que les médias publics guidés par leur mission d'éducation permanente. Dans les médias publics, les valeurs des classes moyennes restaient dominantes et, en conséquence, une tradition journalistique inspirée de la presse écrite dite « de qualité ».
Mais ces vingt dernières années, la mondialisation a fragilisé les classes moyennes. L'imposante pyramide des cadres intermédiaires née des trente glorieuses s'aplatit rapidement et nombre de professions autrefois respectées ont été dévalorisées.

Ces groupes sociaux qui avaient une vision plutôt optimiste de l'avenir, manifestent aujourd'hui de profondes inquiétudes. Comme dit Vincent de Coorebyter « Ce sont des électeurs qui ont peur de l'avenir, qui pensent que leur prospérité est menacée. On leur dit que la sécurité sociale est en déficit. On ouvre l'Europe à des pays lointains, différents et pauvres qu'il va falloir soutenir. Beaucoup de cadres sont en première ligne dans la mondialisation, les fusions d'entreprise, les délocalisations. Ils ont peur. »

Ce public rejoint aujourd'hui le public populaire dans sa recherche d'information de proximité et son désintérêt pour le monde et les grandes stratégies politiques. Le succès de cette information, essentiellement locale et émotionnelle, n'est pas dû à l'influence de la pub, mais à l'état d'une opinion publique européenne aujourd'hui désabusée et pessimiste. C'est une opinion publique que le monde inquiète et qui se referme sur elle-même. Le retour de Kim sur les courts la rassure tandis que le soutien de Pékin à la junte birmane ou les contorsions occidentales à propos du nucléaire iranien participent de sa difficulté à saisir l'évolution du monde. Son indifférence au monde s'accentue au moment même où l'allongement des études, le développement du tourisme longue distance, l'abondance des sources d'information, le mélange des nationalités dans les entreprises, auraient pu, au contraire, susciter une curiosité accrue et une demande pour davantage d'informations internationales. Elle s'en trouve au contraire confortée dans l'idée que le monde qui vient est dangereux pour elle et qu'elle préfère ne pas trop en entendre parler. Aucun journal ne peut aller à contre courant de ce mouvement de fond sans être sanctionné par le public. Croire que le public est "mal éduqué" et qu'il suffit de "faire évoluer l'oppresseur" pour faire évoluer les "oppressés", est une idée naïve. Dans nos sociétés, nous sommes, en effet, moins opprimés qu'oppressés. Dans le miroir du JT, l'information de proximité nous renvoie l'image d'une Europe angoissée.


# Posté le vendredi 23 octobre 2009 15:19

Modifié le vendredi 23 octobre 2009 15:36

165 - Oui à la société de consommation

165 - Oui à la société de consommation
Oui à la société de consommation

Curieuse opposition que celle de l'être et de l'avoir. critique récurrente de la société de consommation. Il faudrait se détourner de l'avoir (acheter, consommer) et faire retour à l'être (méditer, rêver, créer ...).

Curieuse d'abord parce que l'avoir fait très évidemment partie de l'être. Je ne suis pas le même homme, je n'ai pas le même tissus de relations, je ne vis pas au même rythme si j'ai ou non une maison, si je roule en Renault ou en Toyota, si je mange fast food ou chinois, si je passe mes vacances à Blankenberge ou dans les Antilles etc. En fait, de manière non négligeable, l'habit fait le moine.

Ensuite parce que dans la société de consommation, les biens matériels ne sont pas que fonctionnels. Ils sont profondément culturels. Les produits, les services et les marques sont porteurs de sens. La publicité est là qui nous le rappelle sans cesse. On ne voit pas pourquoi il faudrait tenir les enfants à l'écart de ce qui fait sens dans notre société. Ce serait une bien étrange manière de les élever.

Enfin et surtout parce qu'il n'existe pas d'incompatibilité entre être et avoir. Ce n'est pas parce que l'on consomme, qu'on ne peut pas penser, méditer, créer, rêver. A vrai dire, c'est ce que nous faisons tous, dans des proportions variables et avec des talents variés. Celui-ci fait du sport, celui-là du bénévolat. Celle-ci apprend la musique, celle-là une langue orientale. Faire ses courses au supermarché et se passionner pour les derniers gadgets numériques n'empêche pas d'apprécier la poésie ou les beautés de la nature ni de méditer sur les dernières découvertes astronomiques.

Il faut en finir avec le fatras christianique de la pauvreté comme vertu spirituelle.

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# Posté le vendredi 23 octobre 2009 02:46

164 - Et votre intérieur, ça va ?

164 - Et votre intérieur, ça va ?
Et votre intérieur, ça va ?

C'est dans un entretien avec le philosophe Gaston Bachelard, diffusé il y a de nombreuses années par l'ORTF. L'image est en noir et blanc. Bachelard porte une grande barbe blanche et parle de son livre sur la poétique de l'espace : la maison de la cave au grenier. Le journaliste lui pose soudain une question qui lui paraît incongrue. Il lui demande étonné : Mais vous avez vécu dans une maison ? Non, dans un appartement, répond l'intervieweur. Et Bachelard, dans un haussement d'épaule : Alors, vous ne pouvez pas comprendre !

Des murs dans nos coeurs
C'est par une citation du livre de Bachelard que s'ouvre celui de Patrick Estrade, La Maison sur le divan. L'homme est psychothérapeute. Pour lui, il y a des maisons qui rendent malade et des maisons qui guérissent. Les habiter ou les déshabiter n'est pas sans conséquence. Nous avons des murs dans la tête et des murs dans nos c½urs. Que se passe-t-il en nous quand nous quittons une maison ? Que se passe-t-il quand nous y entrons, que nous l'achetons, que nous la construisons ? Que signifie-t-elle pour nous ? Pourquoi nous y sentons-nous bien ou au contraire seuls ? Pourquoi sommes-nous heureux d'y retourner ou au contraire pressés de la fuir ?

Pour Estrade, La maison est un ventre maternel. La maison est l'endroit où l'on revient. C'est l'espace du retour. Elle nous protège du monde. C'est le lieu même de notre sécurité intérieure. Elle participe de notre identité.
Bien entendu, hommes, femmes, enfants, nous sommes tous différents devant la maison. Si les hommes ont surtout besoin d'encouragement, les femmes ont en général davantage besoin de sécurité. Elles sont donc davantage attachées à la maison, en ont davantage besoin. Les hommes sont sensibles à la façade, au caractère social de la maison. Les femmes sont plus attachées à l'intérieur. La maison est une métaphore du ventre maternel. C'est aussi le nid où seront élevés les enfants. Au point que quand les enfants en partiront, il ne sera pas rare d'entendre la mère dire que la maison n'est plus la maison. Ce besoin de sécurité lié à la maison se manifeste souvent physiquement. Estrade raconte l'histoire d'un petit garçon qui faisait dans sa culotte parce que passant sans cesse de l'appartement de ses parents à celui de ses grands parents puis à la maison de campagne puis encore à la maison de vacances, il ne savait plus bien où il habitait. Mais plus fréquemment encore, nombreuses sont les femmes qui connaissent quelques soucis de transit intestinal dès qu'elles quittent leur maison pour quelques jours. Le temps de s'approprier le nouveau lieu et de s'y sentir en sécurité.

Pour l'enfant, sa chambre est une maison en minuscule, une maison dans la maison. Lieu de repos, de répit et de repli. Lieu où il se forge son monde personnel. L'enfant marche avec ses parents, il s'éloigne. Mais dès qu'il y a quelque chose, il revient. De même, sa chambre est le lieu de son retour à la sécurité. Et tôt ou tard, il devra choisir entre sécurité et croissance.


Déménager, un exercice risqué

Estrade prend le lecteur par la main. En alternance avec les histoires de maison de ses patients, il nous propose régulièrement d'interrompre notre lecture tantôt pour dessiner une maison à la manière des enfants, tantôt pour associer nos maisons successives et nos souvenirs. Le livre se lit avec à ses côtés du papier et un crayon et au fil des pages, nous commençons à découvrir nos propres relations à notre lieu de vie tout en réalisant que celui ou celle qui vit à nos côtés a les siennes, compatibles sans doute mais différentes, ce qui n'est pas sans créer parfois le sentiment que nous ne sommes pas vraiment chez nous, qu'il est temps parfois de déménager ou de réaménager.

Car si la maison est assimilée au ventre maternel où nous retrouvons la sécurité, où nous venons nous ressourcer, alors changer de maison, déménager, est un exercice à haut risque. Pour nous et pour nos enfants. Dans les familles d'aujourd'hui, chahutées à souhait, décomposées, recomposées, les enfants vivent souvent des changements de maison. Une chambre chez maman, une autre chez papa. A soi ici, partagée là-bas. Estrade ne ménage pas ses conseils pour préparer et soutenir les enfants confrontés à ces difficiles changements. Mais les enfants ne sont pas les seuls à devoir faire le deuil de leurs lieux de vie. Estrade n'oublie pas les professeurs mutés dans une autre région, les représentants de commerce errant loin de chez eux sur les routes, les artistes en tournée, tous contraints par leur métier à s'éloigner de là où ils ont posé un jour leurs cartons. Sans parler de ceux qui ne les ouvrent jamais, leurs cartons. Qui les laissent à l'entrée de la maison ou à la cave, comme s'ils allaient s'enfuir bientôt, qu'ils hésitaient à s'installer vraiment, qu'ils restaient chez eux de manière éternellement provisoire.

Partir pour revenir
Et puis, il y a les voyages, les vacances, ces moments où nous mettons en ½uvre, sans nous mettre trop en danger, nos désirs de nous éloigner de cette maison qui nous protège certes mais nous enferme aussi. Nomades ? Non merci. Comment vivre dans une permanente errance ? Sans nos souvenirs ? Sans nos rituels ? Sans marquer notre environnement de notre personnalité ? Qui veut devenir SDF ? Mais partir c'est l'aventure. C'est le risque. Partir, c'est grandir. Partir, c'est vivre. Alors, camper quelques semaines. Faire du bateau. Aller de lieu en lieu. Devenir l'étranger. Se libérer un moment du poids des règles qu'on s'est imposées, de celles que notre milieu, notre famille, nos traditions nous imposent, se donner le stress du départ, du voyage, de l'installation dans un autre espace, voilà qui nous aide à revenir ensuite vers la maison, à l'apprécier à sa juste valeur, à nous réconcilier avec elle.


Patrick Estrade, La maison sur le divan (Tout ce que nos habitations révèlent de nous), Robert Laffont (Réponses), 2009, 315 pages, 19 ¤.








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# Posté le jeudi 22 octobre 2009 16:50

163 - Il faut parfois déterrer les morts

163 - Il faut parfois déterrer les morts
Il faut parfois déterrer les morts

A l'époque où Alain Resnais travaillait le scénario de La Guerre est finie avec Jorge Semprun, beaucoup disaient qu'ils n'iraient jamais en vacances en Espagne. On ne pactisait pas avec le franquisme. Mais Franco finit par mourir, et l'Espagne devint fréquentable. A Barcelone, longtemps après la mort du caudillo, rien ne me fit penser à lui avant qu'au bas des Ramblas je ne visse des actrices en robes des années 40 descendre d'une voiture d'époque parmi les figurants et les techniciens d'un film. Ce n'était pas le Libertarias de Vicente Aranda et je ne reconnus pas Vittoria Abril. Les belles combattantes de la colonne Durutti ne parcouraient pas la ville le poing levé et personne ne semblait se souvenir que les Maures de Franco allaient les éventrer ou leur trancher la gorge dans les combats autour de San Roman. La scène se déroulait sans doute alors que tout était rentré dans l'ordre et que chacun faisait semblant d'avoir oublié la guerre.

Car, le défaut de la jeune démocratie espagnole si brillamment instaurée et défendue par Juan Carlos, c'est que, longtemps, personne ne sembla se souvenir qu'elle succédait à plus de trois décennies de dictature fasciste. On fit semblant de ne pas voir qu'il y avait dans le paysage des gens qui avaient joué des rôles de premier plan dans la sanglante tragédie franquiste. Et on fit aussi semblant de ne pas voir qu'il manquait au bataillon quelques trente mille disparus, assassinés pendant et après la guerre civile par les phalangistes et enterrés dans des fosses clandestines.

Il se fait que trois autres décennies plus tard, grâce au travail opiniâtre d'associations, ces morts font retour, ce que raconte le très beau documentaire de Marie-Paule Jeunehomme, Los Nietos, les petits enfants. Des petits enfants qui entendent retrouver leurs grands parents assassinés. Non pour ranimer la flamme d'une guerre civile que personne ne souhaite revivre, mais, au contraire, pour permettre d'en tourner définitivement la page. Quand les morts reposent en paix, les vivants peuvent enfin dormir tranquilles. Exhumer les morts pour leur donner une sépulture, c'est le travail même de la résilience. Creuser la terre, c'est creuser la mémoire. Enfant, cet homme conduisait le troupeau. Il évitait la fosse de peur que le mort ne sorte de terre pour le prendre. C'était la guerre, disent les anciens phalangistes. Non dit la vieille, c'était l'occasion de spolier, de se venger, de prendre la maison de celui-ci ou la terre de celui-là. Mauvaises gens. J'étais jeune, dit-elle, mais je voyais. Elle voyait les pauvres prendre systématiquement les coups comme ces mineurs qui n'avaient de travail qu'à condition d'être syndiqués mais que les phalangistes tuaient puisque syndiqués, donc rouges. Le village s'appelle San Pedro de Mallo. Un parmi des milliers d'autres. La langue des vieux s'y est enfin déliée d'un long mutisme. Les morts sont au cimetière. On peut se regarder dans les yeux.


Los Nietos de Marie-Paule Jeunehomme, journaliste de la RTBF, existe en DVD édité par le Centre Video de Bruxelles.
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# Posté le jeudi 22 octobre 2009 16:38