Et votre intérieur, ça va ?
C'est dans un entretien avec le philosophe Gaston Bachelard, diffusé il y a de nombreuses années par l'ORTF. L'image est en noir et blanc. Bachelard porte une grande barbe blanche et parle de son livre sur la poétique de l'espace : la maison de la cave au grenier. Le journaliste lui pose soudain une question qui lui paraît incongrue. Il lui demande étonné : Mais vous avez vécu dans une maison ? Non, dans un appartement, répond l'intervieweur. Et Bachelard, dans un haussement d'épaule : Alors, vous ne pouvez pas comprendre !
Des murs dans nos coeurs
C'est par une citation du livre de Bachelard que s'ouvre celui de Patrick Estrade, La Maison sur le divan. L'homme est psychothérapeute. Pour lui, il y a des maisons qui rendent malade et des maisons qui guérissent. Les habiter ou les déshabiter n'est pas sans conséquence. Nous avons des murs dans la tête et des murs dans nos c½urs. Que se passe-t-il en nous quand nous quittons une maison ? Que se passe-t-il quand nous y entrons, que nous l'achetons, que nous la construisons ? Que signifie-t-elle pour nous ? Pourquoi nous y sentons-nous bien ou au contraire seuls ? Pourquoi sommes-nous heureux d'y retourner ou au contraire pressés de la fuir ?
Pour Estrade, La maison est un ventre maternel. La maison est l'endroit où l'on revient. C'est l'espace du retour. Elle nous protège du monde. C'est le lieu même de notre sécurité intérieure. Elle participe de notre identité.
Bien entendu, hommes, femmes, enfants, nous sommes tous différents devant la maison. Si les hommes ont surtout besoin d'encouragement, les femmes ont en général davantage besoin de sécurité. Elles sont donc davantage attachées à la maison, en ont davantage besoin. Les hommes sont sensibles à la façade, au caractère social de la maison. Les femmes sont plus attachées à l'intérieur. La maison est une métaphore du ventre maternel. C'est aussi le nid où seront élevés les enfants. Au point que quand les enfants en partiront, il ne sera pas rare d'entendre la mère dire que la maison n'est plus la maison. Ce besoin de sécurité lié à la maison se manifeste souvent physiquement. Estrade raconte l'histoire d'un petit garçon qui faisait dans sa culotte parce que passant sans cesse de l'appartement de ses parents à celui de ses grands parents puis à la maison de campagne puis encore à la maison de vacances, il ne savait plus bien où il habitait. Mais plus fréquemment encore, nombreuses sont les femmes qui connaissent quelques soucis de transit intestinal dès qu'elles quittent leur maison pour quelques jours. Le temps de s'approprier le nouveau lieu et de s'y sentir en sécurité.
Pour l'enfant, sa chambre est une maison en minuscule, une maison dans la maison. Lieu de repos, de répit et de repli. Lieu où il se forge son monde personnel. L'enfant marche avec ses parents, il s'éloigne. Mais dès qu'il y a quelque chose, il revient. De même, sa chambre est le lieu de son retour à la sécurité. Et tôt ou tard, il devra choisir entre sécurité et croissance.
Déménager, un exercice risqué
Estrade prend le lecteur par la main. En alternance avec les histoires de maison de ses patients, il nous propose régulièrement d'interrompre notre lecture tantôt pour dessiner une maison à la manière des enfants, tantôt pour associer nos maisons successives et nos souvenirs. Le livre se lit avec à ses côtés du papier et un crayon et au fil des pages, nous commençons à découvrir nos propres relations à notre lieu de vie tout en réalisant que celui ou celle qui vit à nos côtés a les siennes, compatibles sans doute mais différentes, ce qui n'est pas sans créer parfois le sentiment que nous ne sommes pas vraiment chez nous, qu'il est temps parfois de déménager ou de réaménager.
Car si la maison est assimilée au ventre maternel où nous retrouvons la sécurité, où nous venons nous ressourcer, alors changer de maison, déménager, est un exercice à haut risque. Pour nous et pour nos enfants. Dans les familles d'aujourd'hui, chahutées à souhait, décomposées, recomposées, les enfants vivent souvent des changements de maison. Une chambre chez maman, une autre chez papa. A soi ici, partagée là-bas. Estrade ne ménage pas ses conseils pour préparer et soutenir les enfants confrontés à ces difficiles changements. Mais les enfants ne sont pas les seuls à devoir faire le deuil de leurs lieux de vie. Estrade n'oublie pas les professeurs mutés dans une autre région, les représentants de commerce errant loin de chez eux sur les routes, les artistes en tournée, tous contraints par leur métier à s'éloigner de là où ils ont posé un jour leurs cartons. Sans parler de ceux qui ne les ouvrent jamais, leurs cartons. Qui les laissent à l'entrée de la maison ou à la cave, comme s'ils allaient s'enfuir bientôt, qu'ils hésitaient à s'installer vraiment, qu'ils restaient chez eux de manière éternellement provisoire.
Partir pour revenir
Et puis, il y a les voyages, les vacances, ces moments où nous mettons en ½uvre, sans nous mettre trop en danger, nos désirs de nous éloigner de cette maison qui nous protège certes mais nous enferme aussi. Nomades ? Non merci. Comment vivre dans une permanente errance ? Sans nos souvenirs ? Sans nos rituels ? Sans marquer notre environnement de notre personnalité ? Qui veut devenir SDF ? Mais partir c'est l'aventure. C'est le risque. Partir, c'est grandir. Partir, c'est vivre. Alors, camper quelques semaines. Faire du bateau. Aller de lieu en lieu. Devenir l'étranger. Se libérer un moment du poids des règles qu'on s'est imposées, de celles que notre milieu, notre famille, nos traditions nous imposent, se donner le stress du départ, du voyage, de l'installation dans un autre espace, voilà qui nous aide à revenir ensuite vers la maison, à l'apprécier à sa juste valeur, à nous réconcilier avec elle.
Patrick Estrade, La maison sur le divan (Tout ce que nos habitations révèlent de nous), Robert Laffont (Réponses), 2009, 315 pages, 19 ¤.